Anna Freud

Portrait photoréaliste de la psychanalyste Anna Freud à Hampstead, entourée de matériel d'observation de l'enfant

Le billet précédent restituait la trajectoire et l'œuvre de Mélanie Klein, sa technique du jeu, ses positions schizo-paranoïde et dépressive, et la lignée — Bion, Segal, Rosenfeld, Meltzer — par laquelle son inconscient infantile dramatique a refondu la psychanalyse contemporaine. Comme nous l'avions annoncé, ce texte se consacre à l'autre grande figure des Controversial Discussions : Anna Freud (1895-1982).

L'exercice est délicat. Anna Freud n'a pas l'éclat conceptuel de Klein, et il est devenu de bon ton, dans certains cercles, de réduire son œuvre à une orthodoxie tatillonne — la « gardienne du temple » freudien.[1][2] Cette caricature ne tient pas. Anna Freud a fondé, à elle seule, un domaine clinique (la psychanalyse de l'enfant en cadre institutionnel), inauguré la psychologie systématique du Moi et de ses défenses, formé plusieurs générations d'analystes sur deux continents — et sa postérité, à l'Anna Freud Centre de Londres comme dans la mentalization-based therapy de Peter Fonagy, demeure aujourd'hui l'un des secteurs les plus vivants de la psychanalyse appliquée.[3][4]

Une trajectoire à l'ombre du père



Anna Freud naît à Vienne le 3 décembre 1895, sixième et dernier enfant de Sigmund et Martha Freud. Sa naissance n'est pas désirée ; elle souffrira, à l'adolescence, d'anorexie ; et c'est par l'enseignement — formation à l'école Montessori de Vienne, titularisation comme institutrice en 1917 — qu'elle entre dans la vie professionnelle, seule des filles Freud à exercer un métier.[1][5]

Le tournant est la psychanalyse, mais sur un mode qui restera longtemps un objet de discussion : sa première analyse, de 1918 à 1922, est conduite par son propre père — fait que Plon et Roudinesco rappellent sans détour, et que Jacques Van Rillaer qualifiera plus tard d'« incestueuse » sur le plan procédural.[1][6] Une seconde tranche, encore avec son père, aura lieu de 1924 à 1929 — soit, cumulativement, près de dix années d'analyse paternelle. Sigmund Freud lui-même, dans une lettre tardive à Edoardo Weiss, déconseillera à un confrère de prendre son fils en analyse, formule diplomatique qui en dit long sur ses propres scrupules rétrospectifs.[1] Cette particularité biographique — un père-analyste, doublé d'un attachement filial qui durera toute une vie — pèse sur la suite : elle explique pour partie la position d'Anna comme « fille au père », gardienne et héritière, et la teinte de loyauté doctrinale qui colore son œuvre.[1][2]

À partir de 1922, elle est admise à la Société psychanalytique de Vienne, où elle présente sa conférence d'admission, « Fantasme d'être battu et rêverie diurne ». Le texte mérite qu'on s'y arrête un instant. Trois ans plus tôt, son père avait publié Un enfant est battu (1919), étude d'une scène fantasmatique récurrente dont la deuxième phase — « je suis battue par mon père », entièrement inconsciente et masochique — ne pouvait être que reconstruite en cure ; le cinquième des six cas est, selon Young-Bruehl puis Ruth Menahem, celui d'Anna elle-même.[1] L'exposé de 1922 revient sur cette même scène — mais écrit cette fois par la fille sur elle-même, sous le masque d'une « jeune fille de quinze ans », devant ce même père et le cercle viennois appelé à l'admettre. La conférence d'admission est ainsi, simultanément, un acte d'allégeance, une auto-analyse à peine déguisée et un examen de passage.

Un détail mérite d'être souligné, car il préfigure toute la suite de l'œuvre. Là où Sigmund Freud, en 1919, s'attache à la pulsion masochique inconsciente, Anna Freud, en 1922, s'intéresse surtout aux longues rêveries chevaleresques que la jeune fille élabore en lieu et place du fantasme de fustigation, et qui finissent par s'y substituer. Le père regarde la pulsion ; la fille regarde déjà ce que le sujet en fait pour la rendre supportable. Quatorze ans avant Le Moi et les mécanismes de défense, le déplacement annafreudien — de la pulsion vers les opérations défensives qui la transforment — est déjà en germe.

Elle commence à pratiquer en 1923, fonde en 1927 avec Eva Rosenfeld puis Dorothy Burlingham — la compagne de toute une vie[1] — l'école de Hietzing, expérience pédagogique inspirée de Montessori et de la psychanalyse, et publie la même année Introduction à la technique de l'analyse des enfants, premier manifeste contre les positions de Klein.[1][7]

L'Anschluss du 12 mars 1938 précipite la suite. Anna Freud est brièvement arrêtée par la Gestapo le 22 mars ; cet épisode décide son père à quitter Vienne pour Londres, où il meurt en septembre 1939.[1][8] Anna passera désormais à Londres l'essentiel de sa vie professionnelle. Elle y ouvrira en 1940-1945, avec Dorothy Burlingham et grâce au soutien financier d'Edith Jackson, la Hampstead War Nursery — institution accueillant les enfants séparés de leurs familles par les bombardements, qui sert simultanément de structure de soin et de laboratoire d'observation systématique.[1][9] De cette expérience naîtra, en 1947, le Hampstead Child-Therapy Course and Clinic, devenu en 1984 — deux ans après sa mort — l'Anna Freud Centre, l'une des principales institutions mondiales de santé mentale de l'enfant.[3][9]

L'œuvre : deux axes, un programme



Si l'œuvre théorique d'Anna Freud n'a pas la dimension fondationnelle de celle de Klein, elle est structurée par deux axes d'une cohérence remarquable.

Le Moi et les mécanismes de défense (1936)



C'est son livre principal, et probablement le seul de la deuxième génération psychanalytique à avoir reçu le statut de classique immédiatement reconnu. Publié pour le quatre-vingtième anniversaire de son père, l'ouvrage prolonge directement le tournant inauguré par Sigmund Freud en 1923 avec Le Moi et le Ça[10] et surtout en 1926 avec Inhibition, symptôme et angoisse — textes qui réinscrivent l'angoisse comme signal au sein du Moi et, du même coup, font des défenses un objet d'étude central plutôt qu'un simple obstacle au matériel inconscient.

Anna Freud y propose une systématisation clinique des mécanismes de défense : refoulement, formation réactionnelle, isolation, annulation rétroactive, projection, introjection, retournement contre soi, sublimation — auxquels elle ajoute un mécanisme propre, l'identification à l'agresseur, pressenti par Ferenczi et qu'elle est la première à isoler comme tel et à décrire systématiquement.[1][11] Comme le notent Laplanche et Pontalis, son apport n'est pas tant systématique qu'illustratif : sur des exemples concrets, elle « décrit la variété, la complexité, l'extension des mécanismes de défense » et montre comment la visée défensive peut investir « les activités les plus diverses (fantasme, activité intellectuelle) ».[11]

Sa méthode comporte une dimension proprement pédagogique, qui sera décisive pour la diffusion : Anna Freud « déjargonise » le vocabulaire freudien et rend la métapsychologie accessible aux éducateurs, aux parents, aux pédiatres.[2] L'Initiation à la psychanalyse pour éducateurs en est l'illustration la plus directe. Cette accessibilité a un prix conceptuel — l'effacement progressif des aspects les plus contre-intuitifs de la doctrine, au profit d'une psychologie clinique du Moi — sur lequel Lacan, nous y reviendrons, sera particulièrement sévère.

Une technique propre de la psychanalyse de l'enfant



Le second axe, c'est la clinique de l'enfant. Sur ce terrain — déjà longuement balisé dans notre billet sur les Controversial Discussions — la position annafreudienne se distingue de celle de Klein par trois inflexions cliniques solidaires :

1. Le Moi de l'enfant est en cours de formation et nécessite un étayage ; il ne peut soutenir, comme le Moi adulte, l'interprétation directe et précoce de la pulsion.[7][12]
2. La psychanalyse de l'enfant doit donc commencer par l'établissement d'un transfert positif stable, et tolérer une part éducative que Klein, pour sa part, jugeait contaminante du cadre.[7][12]
3. Le matériel clinique privilégié reste l'observation systématique du développement réel, dans un environnement contrôlé — d'où l'importance, dans toute la tradition annafreudienne, des dispositifs institutionnels d'observation longitudinale (Hietzing, Hampstead War Nursery, Hampstead Clinic).[9][13]

Ces inflexions débouchent, dans la maturité de l'œuvre, sur deux concepts qu'Anna Freud développe plus tardivement et qui orientent encore une bonne part de la psychopathologie développementale anglo-saxonne : le profil métapsychologique de l'enfant (cadre d'évaluation systématique élaboré avec Joseph Sandler à Hampstead) et la théorie des lignes de développement, exposée dans Le Normal et le pathologique chez l'enfant (1965, traduit par Daniel Widlöcher en 1968).[3][13]

Le différend avec Klein, en quelques traits



Nous avons consacré un billet entier à reconstituer la scène londonienne et les quatre foyers du conflit (technique, précocité du psychisme, statut du Surmoi et de la destructivité, formation des analystes) — il serait fastidieux d'y revenir longuement. Trois remarques suffiront ici à situer Anna Freud dans cette controverse.

D'abord, le différend ne se réduit pas à une question technique : il porte sur la temporalité du psychisme. Là où Klein postule un Moi très précoce, capable d'angoisses persécutives et de défenses dès les premiers mois, Anna Freud — fidèle à la lecture viennoise classique — situe l'organisation du Moi à l'orée de la latence et tient l'attribution de fantasmes complexes au nourrisson pour une reconstruction spéculative.[14] L'enjeu est métapsychologique avant d'être clinique.

Ensuite, le conflit est aussi celui de deux héritages réels et symboliques. Riccardo Steiner — et, après lui, Sophie de Mijolla-Mellor — y voient « deux filles luttant pour l'amour et la possession d'un père », l'une bénéficiant d'un père réel mais embarrassant (Sigmund Freud lui-même), l'autre s'autorisant d'un père imaginaire et donc plus libre.[1][15] La formule est élégante ; elle ne dit pas tout, mais elle éclaire la dimension de loyauté, parfois rigide, qui caractérise l'annafreudisme.

Enfin, et c'est peut-être l'essentiel, l'accord de 1946 ne tranche rien sur le plan théorique : il instaure une coexistence institutionnelle au sein de la British Psychoanalytical Society, divisée en groupe A (annafreudien), groupe B (kleinien) et Middle Group (Indépendants).[14] Le tripartisme britannique — qui structure encore la formation aujourd'hui à Londres — est l'enfant direct de cette controverse.

Les successeurs : Hampstead, l'Ego Psychology, et au-delà



L'héritage d'Anna Freud se déploie selon trois directions.

Le pôle londonien : Hampstead et le « Contemporary Freudian Group »



Autour de la Hampstead Clinic se constitue, du vivant d'Anna Freud, un noyau de collaborateurs qui prolonge directement son programme : Joseph Sandler (qui sera plus tard président de l'API et titulaire de la chaire de psychanalyse à Londres), Clifford Yorke, Moses et Eglee Laufer, Anne Hurry, et — un peu plus tard — George Moran et Peter Fonagy.[3][13] Sandler, en particulier, est le pionnier du Hampstead Index, dispositif d'archivage et de codification systématique de matériel clinique sans équivalent dans la psychanalyse, dont sortiront les outils de recherche encore utilisés au Centre.[3]

Après la mort d'Anna Freud, en 1982, la fusion progressive des activités du « groupe freudien » de la Société britannique et de la Clinique aboutit, en 2003, à la constitution du Contemporary Freudian Group.[3] Le glissement de nom est significatif : il acte le passage d'une fidélité doctrinale stricte à une lecture freudienne ouverte à la recherche empirique. C'est dans ce mouvement que s'inscrit l'œuvre de Peter Fonagy, dont la théorie de la mentalisation et la mentalization-based therapy (avec Anthony Bateman) sont aujourd'hui l'un des prolongements les plus actifs de l'annafreudisme — même si, comme nous l'évoquions dans le billet sur Klein, cette théorie emprunte massivement à Bion (fonction alpha, rêverie maternelle) ce que la tradition d'Anna Freud ne lui avait pas fourni telle quelle.[16][17]

Fonagy a dirigé l'Anna Freud Centre jusqu'en septembre 2024 ; le Centre demeure, en 2026, l'une des principales structures mondiales de recherche et de formation en santé mentale de l'enfant et de l'adolescent.[16][3]

Le pôle américain : Heinz Hartmann et l'Ego Psychology



C'est probablement le prolongement le plus visible — et le plus discuté — de la tradition annafreudienne. Heinz Hartmann (1894-1970), Viennois exilé à New York en 1941, présente dès 1937 à Vienne le travail qui paraîtra en 1939 sous le titre Ich-Psychologie und Anpassungsproblem (Ego Psychology and the Problem of Adaptation, 1958).[18] Hartmann y introduit les concepts qui structureront la psychanalyse américaine d'après-guerre : sphère non-conflictuelle du Moi, autonomie primaire et autonomie secondaire, théorie de l'appareil inné du Moi, et primat de l'adaptation à la réalité comme finalité du travail psychique.[18]

Hartmann travaillera à New York avec Ernst Kris et Rudolph Loewenstein (le futur analyste de Lacan, soit dit en passant) — le « triumvirat de l'ego psychology » fondera en 1945, avec Anna Freud elle-même, The Psychoanalytic Study of the Child.[19] Il faut nuancer la généalogie : Anna Freud n'a jamais souscrit pleinement à la version hartmannienne, plus biologisante et plus normative. Mais c'est bien sur la lignée qu'elle a inaugurée — étude systématique du Moi, de ses défenses, de son développement — que Hartmann a bâti.

Le résultat est connu : pendant deux à trois décennies (1945-1975), l'Ego Psychology domine la psychanalyse nord-américaine, structure la formation, et impose un modèle où la cure vise l'alliance avec la partie saine du Moi et le renforcement adaptatif. Dans les années 1980, ce modèle est progressivement contesté de l'intérieur — par les self psychologists de Heinz Kohut, par les relationnistes, par le retour des object relations britanniques. La psychanalyse américaine contemporaine en a hérité un substrat conceptuel (le langage du Moi, des défenses, de l'adaptation) plus qu'une orthodoxie active.[19]

Le pôle français : une réception critique mais réelle



En France, l'œuvre d'Anna Freud a longtemps été vue à travers le prisme — fortement défavorable — de Lacan. La traduction de ses textes par Daniel Widlöcher (lui-même formé en partie dans cette tradition, avant de devenir une figure majeure de la psychanalyse française institutionnelle) a tardé : Le Normal et le pathologique chez l'enfant paraît chez Gallimard en 1968, L'Enfant dans la psychanalyse en 1976. Roudinesco et Plon, dans leur Dictionnaire, consacrent à l'« annafreudisme » une entrée nuancée qui en distingue clairement la version anglaise (clinique, institutionnelle, dialoguant avec Bowlby et Winnicott) et la version américaine (l'Ego Psychology hartmannienne, plus rigide).[2]

Une note pour lectrices et lecteurs montréalais : la psychanalyse québécoise francophone des années 1950 a un fil direct avec Hampstead. André Lussier (1922-2016), figure fondatrice de la Société psychanalytique de Montréal, fut formé à Londres dans les années 1950 par Anna Freud et Donald Winnicott — preuve, s'il en fallait, que l'annafreudisme britannique a circulé dans les institutions analytiques québécoises bien avant que Lacan n'arrive ici par d'autres canaux.[20]

Lacan et la psychologie du Moi : un mot, pas davantage



Notre série consacrée à Lacan — et en particulier le billet sur le stade du miroir — a déjà esquissé l'essentiel : Lacan voit dans l'Ego Psychology hartmannienne une trahison clinique de Freud. La cure y est conduite, selon lui, comme un travail d'identification à l'analyste sain et adapté ; le Moi y est traité comme une instance de connaissance et de maîtrise, là où Freud — dès Le Moi et le Ça — l'avait posé comme un objet conflictuel, méconnaissant, traversé par le ça et par le surmoi. Le « renforcement du Moi » lui apparaît ainsi comme une American way of life importée en psychanalyse, et le texte de 1949 sur le stade du miroir est à lire, entre autres choses, comme un manifeste contre cette dérive.[21]

Anna Freud, elle, n'est pas la cible directe : Lacan distingue assez nettement la fille de Freud de Hartmann, et son hostilité vise principalement la version new-yorkaise du moi autonome. Sur le terrain de l'analyse de l'enfant, ses critiques portent moins sur Anna Freud que sur Klein — à qui il reproche, comme nous l'évoquions dans le billet précédent, de cantonner la cure au registre imaginaire des objets internes. Le partage est ainsi paradoxal : Lacan rejette les deux protagonistes des Controversial Discussions, mais pour des raisons opposées.

Que reste-t-il de l'annafreudisme en 2026 ?



Le bilan, comme pour Klein, est paradoxal — mais en sens inverse.

Sur le plan strictement doctrinal, l'annafreudisme américain (l'Ego Psychology canonique) est largement périmé : peu de cliniciens contemporains défendraient encore une cure orientée vers l'« adaptation » comme telle, et le paradigme de Hartmann a cédé la place, dans la psychanalyse nord-américaine, aux modèles relationnels, intersubjectifs et à la self psychology. C'est de loin le pôle le moins vivant de l'héritage.

Sur le plan clinique et institutionnel, à l'inverse, la lignée britannique est florissante. La théorie de la mentalisation et la MBT de Fonagy et Bateman sont l'un des modèles psychothérapeutiques les plus implantés au monde pour le trouble de la personnalité limite, validé par une littérature empirique substantielle.[16][17] L'Anna Freud Centre est l'un des principaux producteurs internationaux de recherche en santé mentale de l'enfant. Le Hampstead Index et le Profile développés avec Sandler restent des outils opérants. Et l'observation systématique de l'enfant — dont on peut dire qu'elle est, au moins par filiation institutionnelle, autant héritière d'Anna Freud que d'Esther Bick côté kleinien — n'a jamais été aussi vivante.

Sur le plan conceptuel, enfin, Le Moi et les mécanismes de défense reste lu, cité, enseigné. La nosographie qu'il propose a infiltré jusqu'à la psychologie clinique non analytique : le DSM-5, dans son annexe, conserve une typologie des mécanismes de défense qui descend en droite ligne de la systématisation d'Anna Freud. C'est, pour une œuvre dont les détracteurs annoncent périodiquement la péremption, une pénétration culturelle assez impressionnante.

En guise de conclusion



Anna Freud aura tenu un autre pari que Klein : non pas celui de pousser les intuitions freudiennes dans leurs conséquences les plus radicales, mais celui d'organiser, transmettre, institutionnaliser. Là où Klein ouvre un continent théorique, Anna Freud bâtit des dispositifs cliniques, des outils d'évaluation, des écoles, des centres, des revues. Sa fidélité au père est aussi, dans son meilleur, une fidélité à l'idée que la psychanalyse, pour survivre, devait apprendre à se transmettre — et à s'observer elle-même travailler.

Le pari, contesté en son temps, a tenu : à Londres, à New York, et — par la médiation discrète d'André Lussier — jusqu'à Montréal, l'annafreudisme demeure aujourd'hui une tradition vivante, bien au-delà de la caricature de l'« orthodoxie ».

Mais comme nous le suggérions au terme du billet sur Klein, le tripartisme londonien a une troisième voie. Refusant à la fois la dramaturgie kleinienne et la prudence annafreudienne, Donald Winnicott, Michael Balint et Ronald Fairbairn ont construit, sous le nom de Middle Group puis d'Independents, une clinique de la relation, du holding, du self et de l'aire transitionnelle. Notre prochain billet leur sera consacré.

Références



[1] Anna Freud — Wikipédia
[2] Roudinesco É. & Plon M., Dictionnaire de la psychanalyse — entrée « Annafreudisme »
[3] The Anna Freud Centre — institutional history
[4] Florian Houssier, Anna Freud et son école. Créativité et controverses, Campagne première, 2010
[5] Pamela Tytell, « Freud Anna (1895-1982) » — Encyclopædia Universalis
[6] Pragier G. & Faure-Pragier S., « Une fille est analysée : Anna Freud » — Revue française de psychanalyse 57(2)
[7] Anna Freud, Introduction à la technique de l'analyse des enfants (1927) — éd. PUF
[8] Brève biographie de Sigmund Freud — Regroupement Psychologues Montréal
[9] Hampstead War Nursery & Hampstead Clinic — Anna Freud Centre history
[10] « L'introduction de la seconde topique freudienne, dans Le moi et le ça » — revue ¿ Interrogations ?
[11] Laplanche J. & Pontalis J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse — entrées « Mécanismes de défense » et « Identification à l'agresseur »
[12] Daniel Widlöcher, « Introduction à l'œuvre d'Anna Freud » — Cairn.info
[13] Yorke C., « Anna Freud » — Dictionnaire international de la psychanalyse, A. de Mijolla (dir.)
[14] Pearl King, Les Controverses Anna Freud — Mélanie Klein 1941-1945, PUF
[15] Sophie de Mijolla-Mellor, « Des femmes théoriciennes de la psychanalyse », in Les femmes dans l'histoire de la psychanalyse
[16] Peter Fonagy — University College London, Psychoanalysis Unit
[17] Duschinsky R. & Foster S., Mentalizing and Epistemic Trust: The work of Peter Fonagy and colleagues at the Anna Freud Centre, Oxford UP, 2021
[18] Heinz Hartmann — Encyclopædia Universalis
[19] Paméla King, « L'American way of life : Lacan et les débuts de l'Ego Psychology » — Œdipe.org, Prix Œdipe 2014
[20] « Freud à Montréal », Louis Cornellier — Le Devoir, à propos de La naissance de la psychanalyse… à Montréal (PUM, 2022)
[21] Le stade du miroir de Lacan : comment une image fonde le sujet — Regroupement Psychologues Montréal