Au-delà du principe de plaisir* : quand Freud ose repenser les fondements de la psychanalyse

Cet article fait suite à nos précédents billets consacrés aux années 1915-1920 de l’histoire de la psychanalyse. Nous y avions retracé l’effort métapsychologique de 1915, les bouleversements de la Grande Guerre, et la manière dont la clinique des névroses traumatiques a conduit Freud au seuil d’un remaniement radical de sa théorie. Nous nous arrêtons ici sur le texte qui a tout déclenché : Au-delà du principe de plaisir (1920), l’une des œuvres les plus audacieuses, les plus déroutantes et les plus controversées de toute l’histoire de la psychanalyse.

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Un texte né d’une impasse clinique



En 1920, Freud publie Jenseits des LustprinzipsAu-delà du principe de plaisir. Il en avait annoncé l’achèvement à Lou Andreas-Salomé et à Ferenczi dès 1919, le présentant comme une « contribution à la métapsychologie ». Ce qui se donne à lire dans ces pages n’est pourtant pas une simple contribution : c’est un bouleversement dont il convient de mesurer la portée.[1]

Jusqu’alors, le principe de plaisir régnait en maître absolu sur la théorie freudienne de l’appareil psychique. Selon ce principe, hérité de Fechner, l’appareil psychique tend fondamentalement à abaisser les tensions internes : tout afflux d’excitation produit du déplaisir, toute décharge procure du plaisir. L’ensemble de la vie psychique — le rêve comme accomplissement de désir, les symptômes névrotiques comme « plaisir qui ne peut être éprouvé comme tel », le refoulement comme défense du moi contre les exigences pulsionnelles — trouvait son explication dans ce cadre. Le principe de réalité n’en était qu’un aménagement : il ne renonçait pas au plaisir, il en ajournait simplement la satisfaction pour mieux l’atteindre.[2]

Or, Freud se heurte à des phénomènes qui résistent obstinément à cette logique. Les soldats de retour du front, traumatisés par la guerre, souffrent de cauchemars répétitifs qui les ramènent sans cesse à la scène terrifiante. Ce ne sont pas des rêves d’accomplissement de désir — au contraire, ils réactualisent l’effroi. Pourquoi l’appareil psychique, s’il est gouverné par la recherche du plaisir, infligerait-il une telle souffrance à celui qui dort ? « Il serait plus conforme à la nature du rêve que le rêve présente au malade des images du temps où il était bien portant ou des images de la guérison qu’il espère », écrit Freud.[3][2]

Ce n’est pas seulement dans les névroses de guerre que le modèle vacille. Dans la cure analytique, Freud observe que certains patients sont « obligés de répéter le refoulé comme expérience vécue, dans le présent, au lieu de se le remémorer comme un fragment du passé ». Il l’avait déjà noté dans Remémoration, répétition, perlaboration en 1914, mais il assimilait alors cette répétition à une simple résistance du patient au traitement. Désormais, il pressent que le phénomène est plus radical. En dehors de la cure, il y a aussi ces individus qui semblent poursuivis par un « destin » cruel : des personnes qui reproduisent compulsivement les mêmes situations d’échec, les mêmes relations destructrices, comme si une force intérieure les y poussait irrésistiblement.[4][2]

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Le jeu de la bobine : une observation décisive



C’est en observant son petit-fils Ernst, âgé de dix-huit mois, que Freud va trouver l’une de ses illustrations les plus fécondes. L’enfant a l’habitude de jeter des objets loin de lui en prononçant un « o-o-o-o » prolongé, que Freud et la mère de l’enfant interprètent comme signifiant fort (« parti »). Un jour, il joue avec une bobine de bois attachée à une ficelle : il la lance par-dessus son lit en criant fort, puis la ramène à lui en saluant son retour par un da (« là », « voilà ») joyeux.[5]

Ce « jeu de la bobine » — le fameux Fort-Da — met en scène la disparition et le retour d’un objet, rejouant symboliquement le départ et le retour de sa mère. Mais ce qui intrigue profondément Freud, c’est que l’enfant répète surtout le premier acte — celui du lancer, de la disparition, de la séparation douloureuse — « bien plus souvent que l’épisode entier avec sa conclusion et le plaisir qu’elle procurait ». Le fort seul constituait un jeu à part entière, pratiqué indépendamment et avec une fréquence bien supérieure à celle de la séquence complète fort-da.[6][7][2]

Comment concilier avec le principe de plaisir le fait que l’enfant répète comme jeu une expérience pénible ? Freud avance d’abord l’hypothèse d’une maîtrise active : en mettant lui-même en scène le départ, l’enfant convertit une expérience subie passivement en action volontaire. Mais il y a un « résidu » qui excède cette explication, quelque chose de « plus originaire, plus élémentaire, plus pulsionnel que le principe de plaisir qu’elle met à l’écart ». Ce résidu, c’est la compulsion de répétition.[7][4][6]

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La compulsion de répétition : au-delà du principe de plaisir



Fort de ces observations convergentes — les rêves traumatiques, la répétition dans le transfert, les destins d’échec, le jeu de la bobine —, Freud pose un constat décisif : il existe dans la vie psychique une compulsion de répétition qui opère au-delà du principe de plaisir. Elle apparaît comme plus originaire, plus fondamentale que la recherche du plaisir et l’évitement du déplaisir.[2][4]

Pour comprendre ce phénomène, Freud recourt à sa métaphore du pare-excitations. L’appareil psychique est comme une vésicule vivante dont la couche externe, à force de contact avec le monde extérieur, s’est transformée en une membrane protectrice — le « pare-excitations » (Reizschutz) — qui filtre les stimulations et n’en laisse passer que de petites quantités maîtrisables. Le traumatisme survient lorsque des excitations « assez fortes pour faire effraction dans le pare-excitations » submergent l’appareil psychique. L’effroi — c’est-à-dire l’absence de toute préparation par l’angoisse — constitue la condition du traumatisme.[2]

Dès lors, les rêves traumatiques prennent une fonction nouvelle : ils ne visent pas à accomplir un désir mais à produire rétroactivement l’angoisse « dont l’omission a été la cause de la névrose traumatique ». Et la compulsion de répétition, plus généralement, traduit la tâche la plus fondamentale de l’appareil psychique : avant même que le principe de plaisir puisse fonctionner, il faut d’abord lier les excitations, maîtriser l’énergie libre qui circule selon les processus primaires, la transformer en énergie liée susceptible d’être traitée.[2]

C’est ici que le texte bascule dans ce que Freud lui-même appelle une « spéculation ».

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L’hypothèse radicale : la pulsion de mort



Ayant posé l’existence d’une tendance au-delà du principe de plaisir, Freud s’interroge : vers quoi tendent fondamentalement les pulsions ? En s’appuyant sur la biologie — un geste qui lui sera souvent reproché —, il avance une thèse renversante : les pulsions ne poussent pas vers le changement et le développement, elles expriment au contraire « la nature conservatrice du vivant ». Leur but ultime est le retour à un état antérieur, et l’état le plus antérieur est l’état inorganique — c’est-à-dire la mort.[2]

« Le but de toute vie est la mort » — cette formule célèbre et provocatrice résume l’hypothèse. L’organisme utilise l’énergie vitale contre la vie elle-même : il veut décharger définitivement toute tension. Mais « il ne veut mourir qu’à sa manière » : il se défend contre les dangers extérieurs non par amour de la vie, mais parce qu’il refuse de se laisser mettre à mort par d’autres forces que les siennes. Les différentes étapes du développement ne seraient, dans cette perspective, que des « détours toujours plus compliqués pour atteindre son but : la mort ».[8][2]

Freud instaure ainsi un nouveau dualisme pulsionnel qui remplace l’ancien (pulsions sexuelles / pulsions d’autoconservation) :

- Les pulsions de mort (Todestrieb) : elles tendent au retour à l’inorganique, à la réduction complète des tensions — ce que Freud désigne déjà dans Au-delà du principe de plaisir, en empruntant l’expression à Barbara Low, comme le principe de Nirvana, avant de le développer pleinement dans Le problème économique du masochisme (1924). Elles se manifestent par la compulsion de répétition, la destructivité, l’autodestruction.[9]
- Les pulsions de vie (Eros) : elles travaillent à créer des liaisons toujours plus complexes, à maintenir la cohésion de l’organisme, à assurer la reproduction et la perpétuation de la vie.[10][11]

Les deux forces ne s’annulent pas mais se combinent en formations complexes. Le sadisme représente un alliage de la pulsion de mort dirigée vers l’extérieur et de la pulsion sexuelle ; le masochisme en est la forme retournée contre le sujet lui-même. Freud finira par voir dans le masochisme la « manifestation clinique » la plus directe de la pulsion de mort.[12]

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Pourquoi cette notion était-elle nécessaire ?



L’introduction de la pulsion de mort ne relève pas d’un caprice spéculatif. Elle répond à une série d’impasses théoriques et cliniques que le cadre antérieur ne permettait pas de résoudre :

- Les névroses traumatiques et la répétition. L’ancien modèle ne pouvait rendre compte de rêves qui ne sont pas des accomplissements de désir, ni de la tendance à revivre compulsivement des situations douloureuses.[3][10]
- La réaction thérapeutique négative. Certains patients, au moment même où l’analyse progresse, voient paradoxalement leur état empirer. Freud interprètera ce phénomène, dans Le Moi et le Ça (1923), puis dans Inhibitions, symptômes et angoisse (1926), comme la manifestation d’un masochisme moral lié à la tyrannie du surmoi et, en dernière analyse, à la pulsion de mort.[13]
- L’agressivité et la destructivité. Avant 1920, l’agressivité n’avait pas de statut pulsionnel propre dans la théorie freudienne. La pulsion de mort lui fournit un ancrage métapsychologique.[9]
- Le masochisme primaire. Si le plaisir est le seul régulateur de la vie psychique, le masochisme est une énigme. Le nouveau dualisme permet de concevoir un masochisme originaire — une autodestructivité première qui n’est pas secondaire au sadisme.[12]
- Le dépassement du monisme pulsionnel. Freud tenait fermement au dualisme. Lorsque Jung avait proposé une libido unique et indifférenciée, Freud avait résisté. Mais le premier dualisme (pulsions sexuelles vs autoconservation) s’effritait depuis Pour introduire le narcissisme (1914), qui montrait que le moi était lui aussi investi de libido. Le nouveau dualisme (Éros vs Thanatos) restaure l’opposition fondamentale à laquelle Freud ne voulait pas renoncer.[10][9]

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Ce que la pulsion de mort change dans la représentation de l’appareil psychique



Au-delà du principe de plaisir n’est pas un texte isolé : il inaugure la trilogie conceptuelle des années 1920 qui aboutira à la deuxième topique. Ses effets sur la représentation de l’appareil psychique sont profonds.

Le primat du plaisir est détrôné



Le principe de plaisir n’est plus le régulateur ultime de la vie psychique. Il reste dominant, certes, mais il est au service d’une tendance plus fondamentale — la réduction absolue des tensions — qui coïncide, en dernière instance, avec la mort elle-même. Avant que le principe de plaisir puisse fonctionner, il faut que l’énergie pulsionnelle soit liée : cette tâche de liaison est première et ne relève pas du plaisir.[14][2]

L’appareil psychique est un champ de bataille



Le nouveau dualisme pulsionnel transforme l’appareil psychique en un lieu de conflit radical entre deux forces antagonistes. Ce n’est plus simplement le moi qui s’oppose aux pulsions : c’est la pulsion de vie qui lutte contre la pulsion de mort au sein même de l’organisme, « le combat entre Éros et mort, pulsion de vie et pulsion de destruction, tel qu’il se déroule au niveau de l’espèce humaine », comme l’écrira Freud dans Malaise dans la civilisation (1930).[15]

Le chemin vers la deuxième topique



Trois ans après Au-delà du principe de plaisir, Freud publie Le Moi et le Ça (1923), où la pulsion de mort trouve son inscription dans la nouvelle topique (ça, moi, surmoi). Le surmoi, « héritier du complexe d’Œdipe », devient le lieu d’élection de la pulsion de mort retournée contre le sujet : il est l’instance par laquelle la destructivité s’exerce sous la forme de la culpabilité, du besoin de punition et de la réaction thérapeutique négative. Dans Malaise dans la civilisation (1930), Freud étend le schéma à l’échelle de la culture : la civilisation tente, sans jamais y parvenir complètement, de réprimer les manifestations de la pulsion de mort, au prix d’un malaise constitutif.[16][17][13][15]

La pulsion de mort se trouve ainsi intégrée dans une chaîne de concepts qui se développent au fil de l’œuvre tardive :

|Texte |Concept articulé à la pulsion de mort |
|---------------------------------------------|-----------------------------------------------------------------------------------------------------|
|Le Moi et le Ça (1923) |Le surmoi comme instance de la culpabilité et du masochisme moral |
|Le problème économique du masochisme (1924)|Le masochisme primaire, antérieur au sadisme |
|Inhibitions, symptômes et angoisse (1926) |L’angoisse comme signal de danger émis par le moi ; la réaction thérapeutique négative |
|Malaise dans la civilisation (1930) |La pulsion de mort à l’échelle culturelle ; le sentiment de culpabilité comme prix de la civilisation|
|Pourquoi la guerre ? (1932/1933) |Correspondance avec Einstein sur la destructivité humaine |

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Une précurseure oubliée : Sabina Spielrein



Il est impossible de retracer l’histoire de la pulsion de mort sans mentionner Sabina Spielrein (1885-1942), psychanalyste russe auteure, en 1912, d’un texte remarquable intitulé La destruction comme cause du devenir (Die Destruktion als Ursache des Werdens). Spielrein y avançait déjà l’idée d’une composante destructrice inhérente à la pulsion sexuelle — une « mort du moi » nécessaire au devenir et à la création. Son approche était cependant différente de celle de Freud : là où Spielrein pensait la destructivité comme une force à l’intérieur de la sexualité, au service de la transformation et de la vie, Freud postulera une pulsion opposée à Éros, indépendante de la sexualité.[18][19]

Freud cite Spielrein dans une note de bas de page d’Au-delà du principe de plaisir, reconnaissant qu’une bonne part de cette spéculation a été anticipée dans un article qu’il qualifie d’« instructif et intéressant », tout en ajoutant qu’il ne lui est « malheureusement pas entièrement clair ». Cette reconnaissance minimale, souvent critiquée, n’a pas empêché que Spielrein soit longtemps éclipsée dans l’historiographie psychanalytique. Ce n’est que récemment que la dimension pionnière de sa contribution a été pleinement reconnue.[19][20]

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Un concept controversé : la réception par les psychanalystes



Freud lui-même conclut Au-delà du principe de plaisir avec une honnêteté intellectuelle rare : « On pourra me demander si, et dans quelle mesure, je suis moi-même convaincu des hypothèses que j’ai développées ici. Je répondrai que je ne suis pas moi-même convaincu et que je ne demande pas aux autres d’y croire ». Cette prudence n’empêchera pas Freud de s’y accrocher avec une conviction croissante dans les années suivantes, intégrant toujours plus fermement la pulsion de mort dans l’édifice théorique.[2]

L’accueil des contemporains : un scepticisme majoritaire



La réception par la communauté psychanalytique de l’époque fut mitigée. Hormis Ferenczi, Eitingon et Alexander, rares furent les analystes de la première génération à accueillir favorablement cette hypothèse hautement spéculative. Certains préférèrent parler d’« agression », de « pulsion d’agression » ou d’« agressivité » plutôt que de « pulsion de mort », soutenant que rien — ni dans la chimie, ni dans la physique, ni dans la biologie — ne permettait d’en confirmer l’existence.[9]

Ernest Jones, le biographe de Freud, tout en restant fidèle au maître, exprima des réserves sur le caractère spéculatif du concept. Otto Fenichel, figure majeure de la psychanalyse américaine d’après-guerre, refusa l’hypothèse d’une pulsion de mort tout en conservant la notion de compulsion de répétition. Wilhelm Reich, quant à lui, rejeta violemment l’idée, y voyant une résignation devant la destructivité humaine incompatible avec son projet de libération sociale. Le psychanalyste Béla Grunberger alla jusqu’à considérer que Freud avait introduit la pulsion de mort sous l’effet d’une « contrainte affective interne, conflictuelle » — une sorte d’auto-analyse inachevée.[21]

On peut dire que, dans les décennies suivant 1920, la psychanalyse se divisa en deux camps : ceux qui, à la suite de Freud, « croyaient » en la pulsion de mort, et ceux qui la réfutaient, voire la déniaient.[9]

Melanie Klein : la pulsion de mort au cœur du système



Melanie Klein (1882-1960) fut celle qui fit de la pulsion de mort l’un des piliers centraux de sa construction théorique — la radicalisant même au-delà de Freud. Pour Klein, la pulsion de mort est active dès les premiers instants de la vie. Le nourrisson, confronté à l’angoisse d’anéantissement générée par la pulsion de mort agissant en lui, projette cette destructivité à l’extérieur — sur le sein de la mère, qui devient alors un « mauvais objet » persécuteur. La position schizo-paranoïde du premier âge est ainsi directement liée à la pulsion de mort, et toute la vie psychique ultérieure se construit à partir de ce conflit primordial entre amour et destructivité.[22][23]

Avec le concept d’envie primaire (Envy and Gratitude, 1957), Klein va encore plus loin : l’envie destructrice dirigée contre le bon objet lui-même — le sein qui nourrit et satisfait — est pour elle la manifestation la plus directe de la pulsion de mort dans la relation d’objet. Cette radicalisation kleinienne de la pulsion de mort deviendra l’un des points de fracture les plus nets entre l’école kleinienne et l’Ego Psychology américaine.[24]

L’Ego Psychology américaine : un rejet quasi systématique



Du côté américain, la réception fut globalement hostile. Heinz Hartmann, Ernst Kris et Rudolph Loewenstein, fondateurs de l’Ego Psychology, recentrèrent la théorie sur les fonctions adaptatives du moi et relégèrent la pulsion de mort au rang d’hypothèse superflue. Le concept d’agression fut conservé, mais dépouillé de son ancrage dans une pulsion de mort autonome — l’agressivité devenant simplement une pulsion au même titre que la libido, sans la dimension métaphysique du retour à l’inorganique.[25][27]

Winnicott : l’agressivité sans pulsion de mort



Donald Winnicott (1896-1971), figure majeure du Middle Group (Independents) de la British Psychoanalytical Society, adopte une position distincte tant de l’Ego Psychology que de l’école kleinienne. Il rejeta explicitement la pulsion de mort, préférant penser l’agressivité comme constitutive du sujet mais sans haine constitutionnelle. Pour Winnicott, l’agressivité est d’abord motilité, force vitale, et ce n’est que la défaillance de l’environnement — et non une pulsion endogène de destruction — qui transforme cette motilité en destructivité pathologique. L’origine du traumatisme et de la destructivité est ainsi attribuée au rôle de l’environnement plutôt qu’à une tendance interne au retour à l’inorganique.[26]

Lacan : la pulsion de mort comme vérité de l’ordre symbolique



Jacques Lacan adopte une position singulière. Il accepte pleinement le concept freudien de pulsion de mort, mais le réinterprète radicalement en le détachant de son habillage biologique. Pour Lacan, la pulsion de mort n’est pas un instinct biologique de retour à l’inorganique : elle est l’effet de l’inscription du sujet dans l’ordre symbolique. Ce que Freud appelle « compulsion de répétition » est, pour Lacan, la manifestation de la « chaîne signifiante » — le fait que le sujet est pris dans un ordre de langage qui le dépasse et le détermine à son insu.[28][13]

Ce que Freud nomme le « principe de Nirvana », Lacan l’appellera « principe de jouissance » : une satisfaction paradoxale, au-delà du plaisir, qui pousse le sujet à répéter indéfiniment le circuit autour de l’objet perdu — ce que Lacan nomme l’objet a, cause du désir. « La différence entre le plaisir de satisfaction exigé et celui qui est obtenu » relevée par Freud devient, chez Lacan, le ressort même de la jouissance : une satisfaction insatisfaisante qui relance indéfiniment la pulsion.[14][28]

Ainsi, pour Lacan, toute pulsion est fondamentalement pulsion de mort : « ce sont deux aspects de la pulsion ». Il n’y a pas, comme chez Freud, un dualisme entre Éros et Thanatos, mais une logique unique de la pulsion qui, dans son circuit même, porte en elle la marque de la mort — non pas la mort biologique, mais « ce qui, dans la vie, peut préférer la mort ».[28][14]

André Green : le travail du négatif



Parmi les analystes contemporains, André Green (1927-2012) a peut-être fourni la réélaboration la plus féconde du concept. Dans Narcissisme de vie, narcissisme de mort (1983), Green applique la pulsion de mort au narcissisme et forge le concept de narcissisme négatif : la tendance à l’abaissement au niveau zéro de toute libido, une aspiration à la mort psychique — non pas à la mort biologique, mais à l’extinction du désir, à l’effacement du sujet. Ce que Green appelle la fonction désobjectalisante — la tendance à détruire non seulement les objets mais le lien objectal lui-même, et finalement toute possibilité de relation — représente pour lui l’expression la plus radicale de la pulsion de mort.[29][30][31]

Green a ainsi permis de sortir du « faux dilemme “croire ou ne pas croire à la pulsion de mort” » en montrant sa pertinence clinique dans les pathologies limites et narcissiques contemporaines — ces patients qui ne souffrent pas tant de conflits refoulés que d’un vide, d’une négativité destructrice qui ronge de l’intérieur la capacité même de désirer et de penser.[30][9]

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Pourquoi la pulsion de mort reste indispensable



Plus d’un siècle après sa formulation, la pulsion de mort demeure le concept le plus discuté et le plus polarisant de la psychanalyse. Comme le remarque André Green, « la difficulté, en ce qui concerne la pulsion de mort, vient de ce que nous ne pouvons lui attribuer avec la même précision une fonction correspondante à celle de la sexualité par rapport aux pulsions de vie ». Aucun argument clinique ne constitue à lui seul une « preuve » de son existence ; le problème reste, pour l’essentiel, théorique.[9]

Et pourtant, il est difficile de s’en passer. Sans la pulsion de mort, comment rendre compte de la compulsion de répétition qui va au-delà du retour du refoulé ? Comment penser la réaction thérapeutique négative, ce paradoxe d’un patient qui empire au moment même où la cure avance ? Comment comprendre le masochisme moral, le besoin de punition, la culpabilité inconsciente ? Comment éclairer ces patients « états limites » qui souffrent non pas d’un excès de désir mais d’une incapacité à désirer ?

Que l’on adhère à la lecture kleinienne (pulsion de mort comme destructivité originaire projetée sur les objets), à la lecture lacanienne (pulsion de mort comme effet du symbolique et principe de jouissance), ou à la lecture greenienne (pulsion de mort comme désobjectalisation et narcissisme négatif), le concept ouvert par Freud en 1920 reste un outil irremplaçable pour penser ce que la vie psychique comporte d’autodestructeur, de répétitif et d’irréductible au plaisir.

Freud, avec l’honnêteté qui le caractérise, ne savait pas lui-même « dans quelle mesure il y croyait ». Mais il avait posé la question juste. Et c’est peut-être là, finalement, la marque du génie : non pas apporter une réponse définitive, mais ouvrir une question si fondamentale qu’un siècle de psychanalyse n’a pas suffi à l’épuiser.[2]

Prochain article : La deuxième topique et les années 1920-1925 — le grand tournant structurel de la psychanalyse.

Sources
[1] Au-delà du principe de plaisir — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Au-del%C3%A0_du_principe_de_plaisir
[2] Au-delà du principe de plaisir » : l’introduction du dualisme … https://www.revue-interrogations.org/Au-dela-du-principe-de-plaisir-l
[4] La compulsion de répétition et la pulsion de mort, entre Réel et … https://www.ali-rhonealpes.org/liste-dossiers/archives/clinique-psychanalytique/282-la-compulsion-de-repetition-et-la-pulsion-de-mort-entre-reel-et-symbolique
[5] Jeu de la bobine https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeu_de_la_bobine
[6] < Critique de Hegel : « jouer avec » ses désirs > https://books.openedition.org/pupo/16725
[8] Pulsion — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Pulsion
[9] Le concept de pulsion de mort http://www.psychanalyse.lu/articles/BokanowskiPulsionMort.htm
[10] Beyond the Pleasure Principle (1920) (Chapter 8) https://www.cambridge.org/core/books/what-freud-really-meant/beyond-the-pleasure-principle-beyond-the-pleasure-principle-1920/0984E1A3451EF279A8DBDF2316E09422
[11] Freud’s ‘Beyond the Pleasure Principle’ and the Death Drive: A Concise Overview https://www.academia.edu/97635682/Freud_s_Beyond_the_Pleasure_Principle_and_the_Death_Drive_A_Concise_Overview
[12] Beyond the Pleasure Principle - Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/Beyond_the_Pleasure_Principle
[13] Pulsion de mort et jouissance : quel rapport - Tu peux savoir https://www.tupeuxsavoir.fr/publication/pulsion-de-mort-et-jouissance-quel-rapport/
[14] L’interprétation par Lacan de la pulsion de mort freudienne https://grundrissedotblog.wordpress.com/2023/12/15/linterpretation-par-lacan-de-la-pulsion-de-mort-freudienne/
[15] Malaise dans la civilisation - Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Malaise_dans_la_civilisation
[16] L’intégration du dualisme entre pulsions de vie et pulsions de mort dans la théorie psychanalytique. Lecture d’un essai magistral, Le moi et le ça http://www.revue-interrogations.org/l-integration-du-dualisme-entre
[17] Freud - Malaise Dans La Civilisation | PDF - Scribd https://fr.scribd.com/document/731201469/Freud-Malaise-dans-la-civilisation
[18] La destruction comme cause du devenir de Sabina Spielrein - Scribd https://fr.scribd.com/document/696209131/La-destruction-comme-cause-du-devenir-de-Sabina-Spielrein
[20] La Destruction comme cause du Devenir - Librairie Nouvel Équipage https://nouvelequipage.fr/livre/la-destruction-comme-cause-du-devenir/
[21] Christian Demoulin – Jouissance et pulsion de mort. http://www.champlacanienfrance.net/old-files/private/Mensuel/Mensuel21_CDemoulin.pdf
[24] L’envie https://melanie-klein-trust.org.uk/fr/theory/lenvie/
[25] Revista de Psicanálise da SPPA https://revista.sppa.org.br/RPdaSPPA/article/view/1096
[26] Críticas e alternativas de Winnicott ao conceito de pulsão de morte https://www.scielo.br/j/agora/a/nCht94r8VWgGfmYFkQWCGww/
[27] Ego Psychology, American Culture, and Object Relations - PubMed https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34424066/
[28] Bruit et fureur de la pulsion de mort https://www.champlacanienfrance.net/evenement/bruit-et-fureur-de-la-pulsion-de-mort/
[29] Le Carnet Psy – Narcissisme de vie et de mort chez André Green https://carnetpsy.fr/narcissisme-de-vie-et-de-mort-chez-andre-green/
[30] La Clinique du négatif. Narcissisme, destructivité et dépression https://www.moliere.com/fr/green-andre-3b-urribarri-fernando-la-clinique-du-negatif-narcissisme-destructivite-et-depression-9782490350247.html
[31] Le Travail du négatif - Les Éditions de Minuit https://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Le_Travail_du_n%C3%A9gatif-2670-1-1-0-1.html




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