L'avant-dernier article de cette série nous avait laissés au seuil d'une œuvre majeure : Malaise dans la culture, publié à l'automne 1930, alors que Freud venait d'avoir soixante-quatorze ans et de recevoir le prix Goethe. La psychanalyse était désormais un mouvement mondial, traduit en dizaines de langues, enseigné à Londres, New York, Budapest et Buenos Aires. Et pourtant, dans les correspondances privées de l'époque, un mot revenait avec une insistance croissante : Verdämmern — le déclin, l'assombrissement, le crépuscule.
La période 1930–1935 est à la fois l'une des plus douloureuses et l'une des plus intellectuellement fécondes de la vie de Freud. C'est le temps des distinctions tardives et des incendies, du dialogue avec Einstein sur la guerre et de la méditation solitaire sur Moïse. C'est le temps d'un homme qui sait que sa mort est probable avant la victoire, et qui continue d'écrire.
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1. Le Prix Goethe : la reconnaissance et ses nuances
Le 28 août 1930, la ville de Francfort décerne à Sigmund Freud le Prix Goethe — une récompense annuelle qui, depuis sa création en 1926, honore non pas la littérature au sens strict, mais les contributions à la culture allemande dans son ensemble. Freud, trop malade pour faire le voyage, envoie à sa place sa fille Anna lire son allocution dans la Maison de Goethe.[^1][^2]
Ce discours, bref et dense, est révélateur de l'état d'esprit du vieux savant. Freud y reconnaît dans Goethe — à la fois artiste et scientifique, homme de la Bildung et homme du désir — un précurseur de la psychanalyse avant la lettre. Il rapproche la figure du poète de celle de Léonard de Vinci : deux hommes chez qui la soif de connaissance et la sensibilité créatrice cohabitaient, mais sans le conflit intérieur qui avait inhibé Léonard. Goethe, lui, avait su laisser les deux forces se relayer.[^3]
Ce qui frappe dans ce texte, c'est la discrétion avec laquelle Freud glisse une phrase autobiographique : « Le travail de toute ma vie n'a été orienté que vers un seul but. » Le lauréat ne célèbre pas sa victoire — il fait son bilan. Et il le fait avec cette sobre lucidité qui caractérisera toute son écriture dans les années qui suivent. Comme il le confie dans sa correspondance, il n'avait « pas été gâté par les honneurs publics » et avait appris à s'en passer — la distinction francfortoise tardive n'en avait que plus de saveur.[^4][^3]
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2. L'horizon s'assombrit : Hitler au pouvoir et les livres au bûcher
Si 1930 avait encore un parfum de reconnaissance, 1933 marque un tournant brutal. Le 30 janvier, Adolf Hitler est nommé chancelier du Reich. En quelques semaines, les lois d'aryanisation frappent les professions médicales et les institutions culturelles allemandes. La Deutsche Psychoanalytische Gesellschaft, l'association psychanalytique berlinoise dirigée depuis la mort d'Abraham par Max Eitingon, tente de maintenir son existence face aux pressions croissantes.[^5]
Le 10 mai 1933, sur la place de l'Opéra de Berlin, des étudiants nazis brûlent des milliers d'ouvrages jugés « contraires à l'esprit allemand ». Les œuvres de Freud figurent sur la liste. La formule proférée ce soir-là a traversé l'histoire : « Contre la surestimation dégradante de la vie pulsionnelle ! Pour la noblesse de l'âme humaine, j'offre aux flammes les écrits d'un Sigmund Freud ! ». On attribue à Freud cette réponse, glaçante dans sa simplicité : « Quel progrès nous faisons ! Au Moyen Âge, ils m'auraient brûlé moi. Aujourd'hui, ils se contentent de brûler mes livres. »[^6][^7][^5]
La réaction de Freud est, dans un premier temps, étonnamment distante. En mars 1933, il écrit à ses correspondants que la vague de panique liée à la progression nazie se fait sentir jusqu'à Vienne, mais qu'il ne croit pas que les mêmes événements puissent s'y dérouler. Il annonce qu'il ne quittera pas la ville — son âge, dit-il, lui sert de prétexte — et formule ce principe lapidaire : « Pas de provocation, mais encore moins de concessions. Ils ne pourront pas abattre la psychanalyse. » Ce stoïcisme mêlé d'aveuglement partiel durera encore plusieurs années.[^8][^9]
En mai 1933, un deuil vient s'ajouter à la catastrophe politique : Sándor Ferenczi, son disciple le plus proche, le « fils préféré » qui avait osé s'opposer à lui sur la technique, meurt à Budapest. Dans la lettre de condoléances qu'il adresse à Jones, Freud écrit : « Notre perte est grande et douloureuse. Elle fait partie d'un changement qui renverse tout ce qui existe […]. Ferenczi emporte avec lui une partie du passé. Avec ma mort s'instaureront d'autres temps qu'il vous sera donné de connaître. Destin. Résignation. C'est tout. » Rarement Freud aura exprimé avec une telle nudité le sentiment de sa propre finitude.[^5]
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3. Pourquoi la guerre ? : un dialogue entre deux titans
À l'été 1932, avant même que la catastrophe nazie ne soit consommée, Freud avait été sollicité pour un échange intellectuel d'un genre nouveau. À la demande du Comité de coopération intellectuelle de la Société des Nations, Albert Einstein — son cadet de vingt-cinq ans — lui avait adressé depuis Potsdam une lettre lui proposant de correspondre publiquement sur une question que le contexte rendait brûlante : Pourquoi la guerre ?[^10]
Les deux hommes s'étaient rencontrés en 1926 chez le fils de Freud à Berlin. Leur relation était faite d'admiration mutuelle nuancée d'une certaine rivalité — Freud avait confié à Ferenczi : « Il s'y connaît en psychologie autant que moi en physique. Il a profité du soutien d'une longue série de prédécesseurs, à commencer par Newton, alors que j'ai dû m'ouvrir un chemin seul. »[^11]
Freud répond à Einstein en septembre 1932 depuis Vienne. L'échange est publié en 1933 simultanément en France, en Allemagne et en Angleterre — et immédiatement interdit en Allemagne par le régime nazi. Le titre choisi est de Freud : Pourquoi la guerre ?[^10][^11]
Dans sa réponse, Freud ne cède ni à l'optimisme de la raison ni à la rhétorique de la paix. Il convoque sa théorie des pulsions : l'agressivité n'est pas un accident de l'histoire humaine, c'est une composante structurelle du psychisme, une dérivation de la pulsion de mort qu'il avait formulée douze ans plus tôt dans Au-delà du principe de plaisir. Le droit et la culture peuvent canaliser cette violence, sublimer une partie de l'énergie destructrice — mais ils ne peuvent pas l'abolir. Malaise dans la culture avait posé le diagnostic ; Pourquoi la guerre ? le répète, en présence du monde entier, au moment précis où ce diagnostic allait trouver sa plus terrible confirmation.[^12][^11]
Ce texte, court et souvent éclipsé par les grandes œuvres, mérite pourtant une attention particulière. Il montre un Freud qui n'a rien perdu de sa rigueur théorique — mais dont la pensée est maintenant portée par une urgence concrète, presque politique. La psychanalyse cesse ici d'être une médecine des individus pour devenir, explicitement, une lecture du destin collectif.
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4. Les Nouvelles Conférences : faire le point à la veille du soir
En 1933, paraît un ouvrage que Freud avait conçu comme un bilan autant que comme une introduction : les Nouvelles Conférences d'introduction à la psychanalyse. Destinées au même public idéal que les conférences de 1916-1917, elles ne furent jamais prononcées devant un auditoire réel — Freud précise lui-même, avec une pointe d'ironie, qu'il écrit pour un lecteur imaginaire.[^13]
La numérotation est symboliquement parlante : la première des nouvelles conférences porte le numéro XXIX, soit exactement là où s'était arrêtée la série précédente. Ce continuum formel cache une révision profonde. Freud y revient sur la théorie des rêves, intègre les apports des deux décennies écoulées, et consacre une conférence entière à la psychologie féminine — thème qui ne cessait de lui résister depuis toujours.[^14][^13]
Mais c'est la dernière conférence, la trente-cinquième, qui frappe le plus. Intitulée « Une Weltanschauung », elle constitue un refus explicite et vigoureux de faire de la psychanalyse une vision du monde, une idéologie, un système fermé. En plein 1933, alors que le monde bascule dans les Weltanschauungen totalitaires, Freud écrit : « C'est notre meilleur espoir pour l'avenir que l'intellect — l'esprit scientifique, la raison — parvienne avec le temps à la dictature dans la vie psychique de l'homme. » La formule est frappante dans sa paradoxale construction : Freud emploie le mot dictature pour désigner le règne de la raison, au moment précis où la dictature réelle règne au nom de l'irrationnel.[^15][^14]
Selon le psychanalyste Jean-Michel Quinodoz, cet ouvrage constitue pour Freud « une façon de tourner une nouvelle page, la page d'une vie qui approche de la fin ». Ce n'est pas tout à fait un testament — il reste encore à Freud quelques années de travail intense. Mais c'est un regard porté en arrière sur un demi-siècle de pensée, une tentative de mise en ordre avant le grand départ.[^13]
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5. Anna, « son Antigone » : la transmission incarnée
À qui Freud pense-t-il lorsqu'il parle de l'avenir de la psychanalyse ? La réponse devient de plus en plus évidente au fil des années 1930 : à Anna, sa plus jeune fille, son « diable noir » devenu son alliée la plus proche.[^16]
Anna Freud avait été analysée par son propre père — une situation qui ne pouvait qu'être source d'ambivalences profondes, et qui allait alimenter des décennies de débats déontologiques au sein du mouvement. Freud l'appelait son « Antigone », référence à la fille d'Œdipe qui accompagne son père aveugle jusqu'à la mort — une image chargée de sens pour celui qui aimait les mythes grecs.[^17][^18][^16]
Dès 1930, Anna occupe une place centrale à Vienne : elle participe aux instances institutionnelles, reçoit ses propres patients, et devient le rempart entre Freud vieillissant et un monde extérieur de plus en plus menaçant. En 1936, elle publiera Le Moi et les mécanismes de défense, qu'elle offrira à son père pour ses quatre-vingts ans — l'ouvrage fondateur de la psychologie du moi. La transmission était en marche.[^18][^16]
Cette relation père-fille, à la fois scientifique, clinique et affective, incarne quelque chose de profondément paradoxal dans l'histoire de la psychanalyse : la discipline née de la pensée de l'inconscient et du désir, transmise principalement par une femme qui avait renoncé à toute vie sentimentale conventionnelle pour se consacrer entièrement à l'œuvre paternelle. Freud le savait. Il en était à la fois fier et, peut-être, troublé.[^17]
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6. Moïse et les ombres : 1934, le grand projet inavouable
Si les Nouvelles Conférences constituaient un bilan, l'été 1934 voit naître quelque chose d'entièrement différent : ce que Freud appelle lui-même, dans une lettre à Arnold Zweig, un roman historique. L'ouvrage s'intitule d'abord simplement L'Homme Moïse.[^19]
Freud avait entretenu toute sa vie une relation intense et personnelle avec la figure de Moïse. En 1913, il avait passé trois semaines de septembre à se tenir debout dans l'église San Pietro in Vincoli à Rome, devant la statue de Moïse sculptée par Michel-Ange — étudiant, mesurant, dessinant — jusqu'à ce que lui vienne la clé de l'interprétation qu'il développerait dans un essai publié anonymement l'année suivante, et dont il ne lèvera le voile qu'en 1924. Il écrira plus tard à Edoardo Weiss : « J'ai avec cette œuvre une relation comme celle avec un enfant de l'amour. »[^20]
Mais le Moïse de 1934 est d'une tout autre ambition. Il ne s'agit plus d'analyser une statue — il s'agit de réécrire l'histoire des origines du monothéisme. La thèse centrale est audacieuse, voire provocatrice : Moïse n'était pas juif, mais égyptien, adepte du culte d'Aton instauré par Akhenaton. Il aurait imposé au peuple hébreu un monothéisme qui n'était pas le sien, avant d'être tué par ce même peuple — crime fondateur refoulé, qui reparaîtrait des siècles plus tard sous la forme d'un sentiment de culpabilité collectif.[^21][^19]
Freud achève une première version en septembre 1934. Mais il ne la publie pas. Dans une lettre à Max Eitingon d'octobre de la même année, il explique pourquoi : « Une partie du texte inflige de graves offenses au sentiment juif, une autre au sentiment chrétien, deux choses qu'il vaut mieux éviter à notre époque. » L'époque en question est celle des autodafés, de la montée de l'antisémitisme en Europe centrale. Freud, en vieux lecteur des situations, comprend que ce n'est pas le moment de publier un texte qui va à contre-courant des solidarités identitaires que la persécution renforce.[^22]
Le projet sera repris, transformé, développé jusqu'en 1939. Mais sa genèse dans ces années sombres révèle quelque chose d'essentiel sur l'état d'esprit de Freud à soixante-dix-huit ans : malgré la douleur physique chronique, malgré la menace politique, malgré la mort de ses proches, il reste un penseur capable d'audace intellectuelle et de subversion. La psychanalyse, pour lui, n'a pas d'âge.
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7. Vivre avec la douleur : le cancer et la lucidité
Il serait impossible d'évoquer ces années sans parler du corps de Freud — ce corps dont il parlait si peu, et qui occupait pourtant chaque journée. Depuis 1923, il portait un cancer de la mâchoire qui avait nécessité des dizaines d'opérations, imposé le port d'une prothèse douloureuse, et rendu chaque repas, chaque conversation, chaque consultation une épreuve.[^23][^24]
Son médecin personnel depuis 1929, Max Schur, a laissé un témoignage saisissant sur ces années. Freud avait surnommé lui-même sa maladie « mon cher vieux cancer avec lequel je partage mon existence » — une formulation qui dit tout de l'ironie sèche avec laquelle il avait choisi d'habiter sa condition. Pas de complaisance, pas de déni. Une cohabitation lucide avec l'inévitable.[^24]
Cette présence constante de la mort à venir n'est pas sans rapport avec le contenu de ses écrits de la période. L'homme qui réfléchit à la pulsion de mort, à la guerre, à l'origine criminelle du monothéisme, n'est pas un homme qui pense depuis une position de sécurité. Il pense depuis le bord. Et cette position — inconfortable, inconfortable précisément parce qu'elle est vraie — donne à ses textes tardifs une texture particulière : une densité, une radicalité, une absence totale de concession aux illusions consolatrices que lui-même avait passé sa vie à démonter chez ses patients.
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Conclusion : entre résignation et fécondité
La période 1930–1935 n'est pas, dans les récits classiques de l'histoire de la psychanalyse, la plus souvent mise en avant. On parle volontiers de la grande créativité des années 1910–1920, de la révolution de la seconde topique, de l'essor international de la discipline dans les années 1920. Les dernières années de Freud apparaissent parfois comme un crépuscule — un temps de bilan, de résistance politique, de deuils accumulés.
C'est à la fois vrai et injuste. Car ces cinq années voient éclore ou se consolider des œuvres qui, chacune à leur manière, engagent des questions fondamentales encore vives aujourd'hui : la pulsion de mort et la guerre, la place de la raison dans une époque d'irrationnalité collective, le rapport entre identité, religion et violence originaire. Freud ne dépose pas les armes. Il choisit ses batailles avec plus de soin.
Il y a quelque chose de profondément humain — et de profondément analytique — dans cette façon d'habiter la fin de la vie non pas comme une décélération, mais comme un approfondissement. Comme si la proximité de la mort débarrassait la pensée de tout ce qui n'est pas essentiel, et lui permettait d'aller chercher, dans les couches les plus reculées de l'histoire humaine, les vérités que la politesse de la culture avait toujours préféré laisser dans l'ombre.
Le prochain article de cette série sera consacré à la brève relation entre Albert Einstein et Sigmund Freud — de leur première rencontre à Berlin en 1926 jusqu'à leur échange épistolaire de 1932-1933, devenu l'un des dialogues intellectuels les plus marquants du XXe siècle.
References
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10. Pourquoi la guerre ? — Wikipédia
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