Cet article clôt la partie de notre série consacrée à la vie et à l'œuvre de Sigmund Freud. Il fait suite à notre billet sur les Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse (1933), dans lequel nous avons exploré la tension entre l'édifice accompli et les zones d'inachèvement assumé. Avant de nous tourner vers les héritiers de Freud et l'état du milieu psychanalytique à la fin des années 1930, il nous faut suivre le fondateur de la psychanalyse dans ses six dernières années : un temps de dépouillement, de courage intellectuel et d'exil.
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Il y a une date que l'on aurait pu croire banale, mais qui ne l'est pas.
Le 22 mars 1938, Sigmund Freud inscrit dans son journal intime deux mots : Anna bei Gestapo — « Anna chez la Gestapo ». Sa fille, la psychanalyste Anna Freud, avait été arrêtée ce matin-là et conduite au quartier général de la police secrète nazie à Vienne. Elle fut relâchée le soir même, mais quelque chose avait basculé.[^1][^2]
Freud avait résisté pendant cinq ans aux supplications de ses proches, de ses collègues, d'Ernest Jones venu en personne de Londres le supplier de partir. Il s'y était refusé avec une opiniâtreté qui tenait à la fois de l'orgueil, de l'épuisement et d'un attachement profond à Vienne — la ville où il avait vécu quarante-sept ans, consulté, écrit, enseigné. Après l'arrestation d'Anna, il n'eut plus d'argument contre le départ.[^3][^4][^5]
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La fuite de Vienne
Le 12 mars 1938, l'Anschluss avait placé l'Autriche sous le joug nazi. Dans les jours qui suivirent, le domicile familial et la maison d'édition au 19 Berggasse furent perquisitionnés. Ernest Jones, alors président de l'Association psychanalytique internationale, prit l'avion de Londres via Prague pour convaincre Freud de rejoindre l'Angleterre. C'est grâce à l'intervention de son ancienne patiente et amie, la princesse Marie Bonaparte, et aux démarches d'Ernest Jones auprès du Home Office britannique, que les autorisations de sortie purent être obtenues.[^6][^3][^7][^5]
Le 4 juin 1938, Freud, sa femme Martha et sa fille Anna quittèrent Vienne à bord de l'Orient-Express — à destination de Paris d'abord, puis de Londres. Ce même jour, il envoya un simple mot à son ami l'écrivain Arnold Zweig : « Leaving today for 39 Elsworthy Road, London NW3… » — une phrase de déménagement en forme d'adieu.[^7][^8][^6]
À la gare Victoria, le train fut dérouté sur un autre quai pour éviter les centaines de journalistes. Des visiteurs illustres vinrent bientôt lui rendre hommage dans sa nouvelle demeure londonienne : Salvador Dalí, Stefan Zweig, Virginia Woolf, H. G. Wells. La Royal Society envoya ses représentants avec la charte de la Société pour que Freud, élu membre étranger en 1936, y appose sa signature.[^5]
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Les œuvres des dernières années
Ce que cette période a de remarquable, c'est que Freud, malgré le déracinement, la maladie et la guerre imminente, ne cessa jamais d'écrire.
Moïse et le monothéisme (1939)
Der Mann Moses und die monotheistische Religion — L'Homme Moïse et la religion monothéiste — est le dernier grand ouvrage publié par Freud de son vivant. Il l'avait commencé à Vienne dès 1934, dans le secret et avec une prudence inhabituelle : ses deux premiers essais parurent en 1937 dans la revue Imago, mais Freud retarda délibérément la publication du troisième, craignant la réaction des autorités catholiques autrichiennes dont il avait besoin, à cette époque, comme rempart contre le nazisme.[^9][^10]
L'ouvrage paraît finalement en mars 1939, simultanément à Amsterdam en allemand et à Londres en anglais. Il soutient une thèse audacieuse : Moïse était un Égyptien de haut rang, adepte du monothéisme d'Akhenaton, qui l'aurait transmis aux Hébreux. La dernière partie de l'ouvrage s'aventure sur des terres encore plus risquées, cherchant dans l'histoire de la religion — à travers le meurtre du père primitif et les mécanismes inconscients de la transmission — les ressorts profonds de la haine persistante dont les Juifs ont fait l'objet.[^10][^11][^9]
Freud savait que ce texte était explosif. Il savait aussi, probablement, que c'était son dernier grand geste intellectuel — une façon de poser la psychanalyse en face de l'une des questions les plus brûlantes de son temps, au moment précis où l'Histoire lui donnait raison dans sa noirceur.[^12]
L'Abrégé de psychanalyse (1938, posthume)
En juillet 1938, à peine arrivé à Londres, Freud commença la rédaction d'un autre texte — d'une tout autre nature. Abriss der Psychoanalyse — l'Abrégé de psychanalyse — se voulait une synthèse condensée de toute sa doctrine : la plus complète, la plus définitive. Il en rédigea les trois quarts avant que la maladie ne l'arrête.[^13][^14][^15]
L'ouvrage, publié à titre posthume en 1940, est resté inachevé. Ses trois parties — la nature du psychisme, le travail pratique, les progrès théoriques — offrent pourtant un exposé d'une clarté et d'une densité remarquables. Mais c'est peut-être son inachèvement lui-même qui en dit le plus long : jusqu'à la fin, Freud refusait de prétendre que tout avait été dit. L'Abrégé se termine par une phrase que les commentateurs ont souvent relevée : le ça y est défini comme un « royaume extérieur au moi », aussi inconnu dans sa nature interne que « le réel du monde extérieur ». Plus qu'une concession à l'ignorance, c'est une position épistémologique : la psychanalyse reconnaît que le réel — qu'il soit psychique ou matériel — résiste au savoir, et que cette résistance fait partie de son objet même.[^14][^16][^17]
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La mort de Freud
Le samedi 23 septembre 1939, à trois heures du matin, Sigmund Freud s'éteignit dans sa maison du 20 Maresfield Gardens, à Hampstead, Londres. Il avait 83 ans.[^4][^18]
La guerre avait éclaté trois semaines plus tôt. Son médecin Max Schur, auquel il avait fait promettre autrefois de l'aider lorsque la souffrance serait devenue insupportable, lui avait administré des doses de morphine les 21 et 22 septembre après que Freud lui eut dit [nous traduisons] : « Mon cher, vous m'avez promis que vous m'aideriez quand je ne pourrais plus continuer. Maintenant, ce n'est plus que torture et cela n'a plus de sens. » Sur sa table de chevet, on trouva La Peau de chagrin de Balzac — il en avait parlé à Max Schur quelques jours plus tôt : « C'était tout à fait le livre qu'il me fallait. Il parle de rétrécissement et de mort par inanition. »[^19][^20][^21]
Il mourut seize ans après le premier diagnostic du cancer de la mâchoire qui l'avait accompagné tout au long de ses œuvres les plus importantes — trente-et-une opérations, une prothèse douloureuse, et une pensée qui n'avait jamais ralenti.[^1][^22]
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Ce qu'il a voulu laisser
Que voulait laisser Freud ?
Il ne l'a pas dit avec des mots solennels. Il l'a dit avec ses textes. Moïse et le monothéisme dit qu'une discipline intellectuelle honnête peut s'attaquer aux questions les plus vertigineuses — les origines de la religion, les racines de la haine — sans y perdre sa rigueur. L'Abrégé dit qu'on peut résumer une vie de pensée sans prétendre l'épuiser. Et le simple fait d'écrire jusqu'aux dernières semaines, en exil, à 83 ans, le cancer sous la prothèse, dit peut-être plus que tout : que la pensée ne doit pas s'arrêter avant le penseur.[^9][^10][^17]
Anna Freud — qu'il avait un jour mentionnée dans une simple note de journal avec une économie de mots que l'on peut trouver déchirante — continua l'œuvre. Elle devint l'une des grandes figures de la psychanalyse du XXe siècle, et la gardienne exigeante de l'héritage paternel.[^5][^23]
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Récapitulatif de la série
Avant de passer au prochain chapitre, voici les principaux articles de cette série que nous avons publiés sur le blogue du Regroupement Psychologues Montréal :
- L'inconscient avant Freud — les précurseurs philosophiques et cliniques, de Leibniz aux magnétiseurs français[^24]
- Emmy von N. et la naissance d'une méthode — le premier cas clinique de Freud et les tâtonnements fondateurs[^25]
- Freud et Jung — une relation brève et intense entre un père et un prince héritier[^26]
- Freud et Adler — du cercle viennois à la psychologie individuelle, la première grande rupture[^26]
- Au-delà du principe de plaisir (1920) — le texte qui introduit la pulsion de mort et bouleverse les fondements de la théorie[^27]
- Le Moi et le Ça (1923) — la deuxième topique et la réinvention de l'appareil psychique[^28]
- La psychanalyse entre 1925 et 1930 — ruptures, chefs-d'œuvre et conquête du monde[^29]
- Inhibition, symptôme et angoisse — la révision de la théorie de l'angoisse[^30]
- Malaise dans la culture (1930) — Freud au sommet, la psychanalyse devant la civilisation[^31]
- Freud (1930–1935) : l'ombre du crépuscule et les semences de l'avenir — le Prix Goethe, les autodafés, et le chantier de Moïse[^32]
- Freud et Einstein : deux révolutions, une seule question — Pourquoi la guerre ?, correspondance de 1932[^33]
- Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse (1933) — une œuvre accomplie et inachevée
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Et maintenant ?
Freud est mort. La psychanalyse, elle, ne meurt pas avec lui — mais elle se transforme radicalement.
À la fin des années 1930, le milieu psychanalytique est en pleine diaspora. Les psychanalystes juifs d'Europe continentale ont fui vers Londres, Paris, New York, Buenos Aires, Santiago. L'Association psychanalytique internationale, sous la direction d'Ernest Jones, s'est déplacée vers l'ouest. À Londres, deux femmes — Melanie Klein et Anna Freud — s'apprêtent à s'engager dans l'une des controverses les plus fameuses de l'histoire de la discipline, les Controversial Discussions (1941–1945). À Paris, un psychiatre déjà remuant nommé Jacques Lacan — celui-là même qui, au congrès de Marienbad en 1936, avait préféré quitter la tribune pour les Jeux olympiques de Berlin, au grand scandale d'Ernst Kris — commence à lire Freud d'une façon qui va bientôt scandaliser autant qu'illuminer.[^34][^23]
Notre prochain billet portera précisément sur cet état des lieux : le milieu psychanalytique à la fin des années 1930, entre exil forcé, recomposition institutionnelle et premières grandes divergences théoriques. Qui sont les héritiers de Freud ? Comment ont-ils reçu et transformé l'héritage ? Et quel Freud chacun d'eux a-t-il lu ?
References
1. Freud's Last Days in Vienna as Nazis Approached | Timeless - Freud died 80 years ago today, on September 23, 1939, debilitated by an oral cancer first diagnosed ...
2. Sigmund Freud and the Nazi Who Saved Him - Welldoing.org - He only changed his mind when, on March 22nd 1938, his beloved daughter Anna was arrested by the Ges...
3. SAVING FREUD - A LIFE IN VIENNA AND AN ESCAPE TO ... - Sigmund Freud resisted pleas that he flee, when the Nazis annexed Austria in March 1938. He claimed ...
4. Freud en son intimité, à Vienne et à Londres - Le Monde - S'intéresser à Sigmund Freud, c'est voyager. En pensée, grâce à ses écrits, qui invitent à la découv...
5. 1938: Sigmund Freud Arrives in London as Refugee - This prospect and the shock of the detention and interrogation of Anna Freud by the Gestapo finally ...
6. Leaving Today: the Freuds in Exile 1938 - Freud Museum London - On Saturday 4 June 1938, Sigmund Freud, his wife, Martha, and their daughter Anna left Vienna foreve...
7. Freud the Analyst: London | Collection of Historical Scientific ... - Following the annexation of Austria in 1938, the Gestapo paid two visits to the Freud family house i...
8. Leaving Today: the Freuds in Exile 1938 - Austrian Cultural Forum - Within days, Freud's apartment and publishing house had been raided. A week later, Anna was arrested...
9. L'homme Moïse et la religion monothéiste - Wikipédia - L'homme Moïse et la religion monothéiste (Der Mann Moses und die monotheistische Religion) est le de...
10. Moïse et le monothéisme de Sigmund Freud - Gallimard - Freud y discute l'hypothèse de l'origine égyptienne de Moïse, en relation avec la religion monothéis...
11. Sigmund Freud : L'Homme Moïse et la religion monothéiste - YouTube - Ce texte présente l'œuvre de Sigmund Freud, L'homme Moïse et la religion monothéiste, une étude publ...
12. [[PDF] L'Homme Moïse et la religion monothéiste - Electre NG](https://media.electre-ng.com/extraits/extrait-id/f84efb7faf25ad54f51838b076796bfd06ca9638d1534b1728c6fa0f50229f7d.pdf) - L'Homme Moïse et la religion monothéiste s'est vu attribuer un statut à part parmi les ouvrages de F...
13. Abrégé de psychanalyse - Sigmund Freud - Librairie Eyrolles - Cet ouvrage, commencé par Freud en juillet 1938, est resté inachevé. Les trois parties qui virent le...
14. Abrégé de psychanalyse — Wikipédia
15. Abrégé de psychanalyse, 1938 / Sigmund Freud — BNFA, Bibliothèque Numérique Francophone Accessible - Ce petit écrit entend rassembler, pour ainsi dire de manière dogmatique, les thèses de la psychanaly...
16. Oeuvres complètes / Sigmund Freud Abrégé de psychanalyse suivi de Some Elementary Lessons in Psycho-Analysis - Abrégé de psychanalyse suivi de Some Elementary Lessons in Psycho-Analysis par Sigmund Freud aux édi...
17. Abrégé de psychanalyse Sigmund Freud (1940)
18. Londres. Samedi 23 septembre 1939, Sigmund Freud s'éteint, à 83 ... - A trois heures, le matin du samedi 23 septembre 1939, Sigmund Freud s'éteignit, à 83 ans. La Mort de...
19. 23 de Setembro de 1939: Os Últimos Momentos de Freud".
20. Sigmund Freud - Wikipedia
21. Sigmund Freud meurt le samedi 23 septembre 1939 à trois ...
22. "My dear neoplasm": Sigmund Freud's oral cancer - When Sigmund Freud died on September 23, 1939, he succumbed to what he wryly referred to as "my dear...
23. Le stade du miroir de Lacan : comment une image fonde le ... - En parallèle, nous menons sur ce blogue une série consacrée à la découverte de la pensée de Jacques ...
24. L'Inconscient avant Freud : Voyage dans les abysses de l'âme ... - Dans ce deuxième article de la série sur l'histoire de la psychanalyse, nous explorons le thème de l...
25. Emmy von N. : le premier cas de Freud et la naissance d'une méthode - Cet article s'inscrit dans la série du blogue du Regroupement Psychologues Montréal consacrée à l'hi...
26. Freud et Adler : du cercle viennois à la psychologie ... - Cet article prolonge la série publiée sur le blogue du Regroupement Psychologues Montréal, notamment...
27. Au-delà du principe de plaisir : quand Freud ose repenser les ... - Au-delà du principe de plaisir : quand Freud ose repenser les fondements de la psychanalyse. Regrou...
28. Le Moi et le Ça (1923) : Freud réinvente l'appareil psychique - ... Psychologues Montréal consacrée à l'histoire de la psychanalyse. Vous pouvez consulter l'ensembl...
29. La psychanalyse entre 1925 et 1930 : ruptures, chefs-d'œuvre et ... - Regroupement Psychologues Montréal · 2026-03-24. Cabinet de psychanalyste des années 1920 avec divan ...
30. Inhibition, symptôme et angoisse : trois visages d'une même ... - Le Regroupement Psychologues Montréal offre des services de psychothérapie psychodynamique à Montréa...
31. Malaise dans la culture (1930) : Freud au sommet - Cet article s'inscrit dans notre série consacrée à l'histoire de la psychanalyse et aux grandes œuvr...
32. Freud (1930–1935) : l'ombre du crépuscule et les semences de l ... - 14. Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse - Introduire, pour Freud, ce n'est pas ré...
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34. Histoire de la psychanalyse - Wikipédia - L'histoire de la psychanalyse commence avec les découvertes et théorisations de Sigmund Freud concer...