Freud et Adler : du cercle viennois à la psychologie individuelle

Parmi les premières ruptures qui ont marqué l'histoire de la psychanalyse, celle entre Sigmund Freud et Alfred Adler est sans doute la plus ancienne et, à certains égards, la plus révélatrice des tensions fondatrices du mouvement[47][103][254]. Alors que l'article précédent du blogue consacré à Freud et Jung retraçait une relation brève et intense entre un « père » et un « prince héritier », la relation Freud-Adler s'inscrit dans une tout autre temporalité : elle commence dès 1902, dans le cercle originel de la Société psychologique du Mercredi, et se termine en 1911 par une rupture qui donnera naissance à la psychologie individuelle — une école de pensée dont l'influence, souvent sous-estimée, irrigue encore aujourd'hui la psychothérapie contemporaine[104][170][254][274].

Cet article prolonge la série publiée sur le blogue du Regroupement Psychologues Montréal, notamment les textes consacrés aux années 1900-1905 (premières publications de Freud, formation de la Société du Mercredi), 1905-1910 (internationalisation et premiers congrès) et à la relation Freud-Jung. Il se termine par une comparaison de l'œuvre d'Adler avec celles de Freud et de Jung, ainsi qu'un éclairage sur les rapports entre Adler et Jung eux-mêmes.

1. Une relation fondatrice : Adler dans le cercle originel (1902-1907)



Alfred Adler naît à Vienne en 1870, dans une famille juive de la banlieue ouest de la capitale[104][250][254]. Médecin formé à l'Université de Vienne, il commence sa carrière comme ophtalmologue avant de se tourner vers la médecine générale, puis vers la psychiatrie[104][249][260]. C'est par l'intermédiaire de Max Kahane, ami commun, qu'Adler entre en contact avec Freud.

À l'automne 1902, comme le rappelaient les articles précédents du blogue, Freud invite un petit groupe de médecins viennois à se réunir chaque mercredi dans son cabinet du 19 Berggasse[3][6][62]. Adler fait partie de ce premier cercle, aux côtés de Wilhelm Stekel, Rudolf Reitler et Max Kahane. C'est la naissance de la Société psychologique du Mercredi, berceau du mouvement psychanalytique[3][15][47].

Cependant, contrairement à ce que l'hagiographie freudienne laisse parfois entendre, Adler n'a jamais été un « disciple » de Freud au sens strict[168][170][254]. Comme le soulignent plusieurs historiens, il n'a pas assisté aux cours universitaires de Freud sur la psychopathologie des névroses (1895-1901) et n'a jamais pleinement adhéré à la théorie de la sexualité comme moteur central de la vie psychique[170][260][278]. Dès le début, Adler apporte au groupe ses propres idées, notamment son intérêt pour les facteurs sociaux et pour la dimension consciente de la motivation humaine[263][264][273]. La relation est donc, dès l'origine, celle de deux penseurs qui partagent un terrain de réflexion commun — l'exploration de la vie psychique et de ses troubles — mais dont les orientations fondamentales divergent[168][170][278].

2. Les premiers désaccords : infériorité des organes et protestation masculine (1907-1910)



En 1907, Adler publie son Étude sur l'infériorité des organes et sa compensation psychique, un texte qui marque déjà clairement sa singularité théorique[104][249][260][273]. Il y avance que certains individus naissent avec des organes plus vulnérables (yeux, appareil digestif, etc.) et que cette infériorité organique engendre un besoin psychique de compensation qui structure le caractère et la personnalité[260][263][264]. L'idée est encore partiellement compatible avec le cadre freudien — Freud lui-même y voit quelque mérite —, mais elle déplace déjà l'accent : ce n'est plus la sexualité qui organise le psychisme, c'est le sentiment d'infériorité et la dynamique de compensation[170][263][265].

Au congrès de Salzbourg en 1908, Adler présente une communication sur « Le sadisme dans la vie et dans la névrose », où il développe ses propres conceptions de l'agressivité et de la compensation[103][310]. La même année, la Société du Mercredi se transforme en Société psychanalytique de Vienne, dont Adler devient le premier président — un poste que Freud lui confie délibérément, peut-être pour maintenir l'unité du groupe malgré les divergences croissantes[3][6][169].

C'est également durant cette période qu'Adler élabore le concept de protestation masculine (männlicher Protest) : l'idée que dans une culture qui valorise les traits masculins et dévalorise les traits féminins, hommes et femmes développent des stratégies de compensation qui visent à surmonter le sentiment d'être « en position inférieure »[309][312][314][316]. Chez les femmes, cela peut se traduire par un rejet des rôles traditionnellement féminins ; chez les hommes, par une surenchère d'affirmation agressive. Pour Adler, cette dynamique sociale est bien plus déterminante que le complexe d'Œdipe freudien dans la structuration de la névrose[309][314][319].

3. La rupture de 1911 : deux visions irréconciliables



Les tensions entre Freud et Adler culminent en janvier et février 1911, lors de séances houleuses de la Société psychanalytique de Vienne[6][76][168][310]. Adler y présente ses vues de manière systématique, et le fossé avec la doctrine freudienne apparaît désormais infranchissable. Les désaccords portent sur plusieurs points fondamentaux :

- La libido : Freud maintient que la pulsion sexuelle est le moteur central de la vie psychique ; Adler rejette cette centralité et lui substitue la dynamique infériorité-compensation-volonté de puissance[170][239][255][278].
- Le complexe d'Œdipe : Freud en fait la clé de voûte du développement psychosexuel ; Adler le considère comme secondaire, voire comme un épiphénomène du sentiment d'infériorité de l'enfant face aux adultes[170][278][283].
- L'inconscient : Freud insiste sur le rôle des processus inconscients, du refoulement et du retour du refoulé ; Adler, sans nier l'existence de l'inconscient, accorde beaucoup plus d'importance aux processus conscients, aux buts que l'individu se fixe et à sa manière d'interpréter le monde[170][263][278][283].
- Le moi : Freud voit le moi comme pris entre les exigences du ça et du surmoi ; Adler en fait une instance active, créatrice, capable de façonner son propre « style de vie »[263][264][267][273].

En juin 1911, Adler démissionne de la Société psychanalytique de Vienne, suivi par neuf autres membres, dont Margarete Hilferding[6][47][168][169]. Il fonde alors la « Société pour une psychanalyse libre », qui deviendra en 1912 la Société de psychologie individuelle[104][254][261].

Freud règle ses comptes avec Adler dans sa Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique (1914), où il lui reproche d'avoir abandonné les fondements mêmes de la psychanalyse — le refoulement, le transfert, la sexualité infantile — pour leur substituer une « psychologie du moi » qui, selon Freud, n'a plus rien de psychanalytique[109][296][298][308][311]. Freud écrit avec une sévérité marquée que la théorie d'Adler est « remarquable par sa cohérence », mais qu'elle repose sur un « refus de reconnaître les faits » découverts par la psychanalyse[308][311]. Il ira jusqu'à lui reprocher « une foule de méchancetés mesquines »[311].

4. La psychologie individuelle : une autre vision de l'être humain



Après la rupture, Adler consacre le reste de sa vie au développement et à la diffusion de la psychologie individuelle (Individualpsychologie)[104][250][261][264]. Le terme « individuel » ne renvoie pas à un individualisme, mais à l'indivisibilité de la personne : pour Adler, le corps et l'esprit forment un tout, et la personnalité ne peut être comprise que dans sa globalité et dans son contexte social[253][261][263][273]. Ses principaux concepts s'articulent ainsi :

Le sentiment d'infériorité et la compensation



Pour Adler, le sentiment d'infériorité est une expérience universelle. Il émerge dès la petite enfance, lorsque l'enfant, faible, vulnérable et démuni, fait face aux puissances de son environnement[263][264][265][268]. Ce sentiment est normalement le moteur d'un effort de compensation : l'enfant cherche à dépasser sa situation d'infériorité, développe des compétences, s'ouvre au monde social[263][265][268]. Mais lorsque ce processus est bloqué ou dévié, le sentiment d'infériorité se cristallise en un complexe d'infériorité — source de repli sur soi, d'inhibition ou, à l'inverse, de surcompensation qui peut prendre la forme d'un complexe de supériorité, d'une volonté de domination ou d'une mégalomanie[265][268][309].

La fiction directrice et le style de vie



Adler introduit le concept de fiction directrice : un idéal souvent inconscient qui oriente les comportements de l'individu[263][264][267][273]. Cette fiction représente ce que la personne aspire à devenir et fonctionne comme un but final (Endziel) qui donne sens et direction à l'existence[263][267][273]. L'ensemble des stratégies, des croyances et des attitudes qu'un individu développe pour poursuivre ce but constitue son style de vie (Lebensstil) — un concept remarquablement moderne qui préfigure les approches cognitives contemporaines centrées sur les schémas et les croyances fondamentales[263][264][267][273].

Contrairement à Freud, qui cherche les causes des symptômes dans le passé infantile, Adler oriente la compréhension vers le but futur : ce n'est pas « d'où vient le symptôme » qui importe le plus, mais « à quoi sert-il » dans l'économie globale du style de vie[263][264][273].

Le sentiment communautaire (Gemeinschaftsgefühl)



L'un des apports les plus originaux d'Adler est le concept de Gemeinschaftsgefühl, diversement traduit par « sentiment communautaire », « sentiment social » ou « intérêt social »[266][269][272][275]. Pour Adler, l'être humain est fondamentalement un être social : la santé psychique se mesure à la capacité de l'individu à coopérer avec les autres, à contribuer au bien commun et à s'inscrire dans une communauté[266][269][272][273]. Le névrosé est celui qui, prisonnier de son complexe d'infériorité et de sa fiction de supériorité, perd le contact avec ce sentiment social et s'isole dans une quête stérile de pouvoir ou de domination[264][266][273].

Adler identifie trois grandes « tâches de vie » auxquelles chaque individu est confronté : le travail (s'accomplir professionnellement), la vie sociale (nouer des amitiés et des liens de coopération) et l'amour (établir une relation intime durable)[264][273][274]. La névrose apparaît lorsque l'individu se dérobe à l'une ou plusieurs de ces tâches, substituant à l'engagement social des stratégies d'évitement ou de domination[263][264][273].

Publications principales



L'œuvre d'Adler comprend plusieurs ouvrages fondamentaux qui jalonnent le développement de sa pensée[279][284][290] :

- Étude sur l'infériorité des organes et sa compensation psychique (1907) : le texte fondateur, encore partiellement inscrit dans le cadre freudien[104][260][273].
- Le tempérament nerveux (Über den nervösen Charakter, 1912) : l'exposé systématique de la psychologie individuelle, publié juste après la rupture avec Freud[273][279][297][317].
- Pratique et théorie de la psychologie individuelle (1920) : un recueil de conférences et d'articles cliniques[279][284].
- Connaissance de l'homme (Menschenkenntnis, 1927) : l'ouvrage le plus complet et le plus accessible, qui présente l'ensemble de la théorie adlérienne[279][284].
- Le sens de la vie (Der Sinn des Lebens, 1933) : l'ultime synthèse, où Adler articule complexe d'infériorité, style de vie et sentiment communautaire[271][276][279][284].

5. Freud face à Adler : la réponse théorique et institutionnelle



La rupture avec Adler a un double impact sur Freud : institutionnel et théorique.

Sur le plan institutionnel, la scission de 1911 — suivie de celle de Stekel en 1912 et de Jung en 1913-1914 — conduit Freud à renforcer les mécanismes de contrôle au sein du mouvement psychanalytique[169][310][311]. C'est dans ce contexte que naît, en 1912, le « Comité secret » (Die Sache, la « Cause ») : un cercle restreint de fidèles — Karl Abraham, Sándor Ferenczi, Ernest Jones, Otto Rank, Hanns Sachs, puis Max Eitingon — chargé de protéger l'orthodoxie psychanalytique[103][152]. L'expérience Adler enseigne à Freud que la liberté de pensée au sein du mouvement, qu'il avait encouragée dans les premières années de la Société du Mercredi, peut mener à des dissidences irréversibles.

Sur le plan théorique, la sécession d'Adler pousse Freud à préciser ce qui, selon lui, constitue le noyau irréductible de la psychanalyse. Dans la Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique (1914), il définit deux critères essentiels : la reconnaissance du transfert et celle de la résistance comme faits cliniques[109][296][298][308]. Toute approche qui prend ces deux phénomènes comme point de départ mérite, selon Freud, le nom de psychanalyse — « même si elle aboutit à des résultats différents des miens ». Mais il ajoute aussitôt qu'Adler, en reléguant la sexualité et le refoulement au second plan, a de fait quitté le terrain psychanalytique[308][311].

Par ailleurs, certains commentateurs ont remarqué que des concepts adlériens — notamment l'agressivité comme pulsion fondamentale et le rôle du moi comme instance active — réapparaissent sous une forme remaniée dans l'œuvre ultérieure de Freud[313]. La pulsion de mort introduite dans Au-delà du principe de plaisir (1920) et la reformulation du moi dans la seconde topique (Le moi et le ça, 1923) ne sont pas sans écho avec certaines intuitions adlériennes, même si Freud n'en reconnaît jamais explicitement la filiation[313].

6. Adler comparé à Freud et à Jung



Mettre en regard les trois grandes figures de la psychologie des profondeurs permet de mieux saisir l'originalité de chacune[278][281][283][299].

| Dimension | Freud | Jung | Adler |
|-----------|-------|------|-------|
| Moteur de la vie psychique | Pulsions sexuelles et agressives (libido)[194][239] | Énergie psychique générale (créativité, spiritualité, quête de sens)[194][195][242] | Sentiment d'infériorité et volonté de puissance ; recherche de supériorité[263][264][278] |
| Inconscient | Personnel, formé par le refoulement[150][239] | Personnel + collectif (archétypes universels hérités)[195][223][231] | Reconnu mais secondaire ; accent sur les processus conscients et les buts[263][278][283] |
| Déterminisme | Causalité : le passé infantile détermine le présent[194] | Causalité + finalité : le passé et l'avenir (individuation) comptent[224][227] | Finalisme : c'est le but futur (fiction directrice) qui organise la conduite[263][264][273] |
| Dimension sociale | Secondaire (la culture comme sublimation des pulsions)[209][212] | Transpersonnelle (inconscient collectif, mythes universels)[223][226][231] | Centrale (Gemeinschaftsgefühl, tâches de vie, appartenance communautaire)[266][272][273] |
| But de la cure | Lever le refoulement, élucider les conflits infantiles[150][194] | Individuation : intégration conscient/inconscient, réalisation du Soi[224][227][232] | Corriger le style de vie, encourager le sentiment social, réorienter vers la coopération[263][264][273] |
| Approche | Archéologique : fouiller le passé[194] | Symbolique et amplificatrice : explorer les mythes et les archétypes[195][223][238] | Pragmatique et éducative : comprendre le but et modifier les croyances[263][264][273] |

Les trois approches partagent une racine commune — l'idée que la vie psychique a des profondeurs inaccessibles à la simple introspection consciente — mais elles divergent radicalement sur ce qu'il faut y chercher[278][283]. Freud y trouve les pulsions sexuelles refoulées ; Jung, les archétypes de l'inconscient collectif ; Adler, les stratégies de compensation d'un sentiment d'infériorité universel.

Adler se distingue de Freud et de Jung par son ancrage social et pragmatique[259][264][273][274]. Là où Freud explore l'intrapsychique et où Jung se tourne vers le transpersonnel et le symbolique, Adler insiste sur la dimension relationnelle, communautaire et éducative de la souffrance psychique. Il est, comme le note un commentateur, « le psychologue des pauvres » — celui qui, le premier, porte la psychologie dans les écoles, les cliniques pour enfants, les centres communautaires, anticipant ce qu'on appellera plus tard la psychologie communautaire[259][274].

Par rapport aux autres analystes restés proches de Freud (Abraham, Ferenczi, Jones, Rank), Adler se situe clairement en dehors du champ psychanalytique tel que Freud le définit : il ne reconnaît pas la centralité du transfert, de la sexualité infantile ni du refoulement[308][311]. Il est, en ce sens, le plus radical des dissidents — plus éloigné de Freud que ne l'est Jung, qui maintient l'importance de l'inconscient et du rêve, ou Ferenczi, qui pousse la technique analytique dans des directions nouvelles sans jamais rompre avec les fondements théoriques freudiens[237][283].

7. Adler et Jung : deux dissidents, deux mondes



La question de la relation directe entre Adler et Jung est l'une des moins documentées de l'histoire de la psychanalyse[281][292][306]. Les deux hommes se sont côtoyés dans le cadre du mouvement psychanalytique — ils ont participé aux mêmes congrès, figuré dans les mêmes procès-verbaux de la Société psychanalytique de Vienne — mais il n'existe pas de correspondance significative entre eux, ni de collaboration théorique directe[281][306]. La « rivalité » entre les deux a été surtout médiatisée par Freud lui-même, qui les traite ensemble dans sa Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique (1914) comme deux dissidents ayant quitté le terrain de la psychanalyse[296][308][311].

Ce qui les rapproche est remarquable : tous deux rejettent la centralité de la sexualité chez Freud ; tous deux accordent une place plus grande au moi conscient et à ses buts ; tous deux s'intéressent à la dimension sociale et culturelle de la psyché ; tous deux sont considérés, rétrospectivement, comme des précurseurs du développement personnel et des approches humanistes[281][291][299][301]. De fait, plusieurs historiens considèrent qu'Adler et Jung, chacun à sa manière, ont préparé le terrain pour la psychologie humaniste d'Abraham Maslow et de Carl Rogers, puis pour les approches cognitives et positives contemporaines[285][291][299][302].

Ce qui les sépare est tout aussi frappant. Jung, on l'a vu dans l'article précédent du blogue, plonge vers les profondeurs : inconscient collectif, archétypes, symboles, alchimie, synchronicité[195][223][228][238]. Son approche est introspective, symbolique, tournée vers l'intériorité et la quête de totalité. Adler, à l'inverse, regarde vers l'extérieur : le social, le communautaire, le pragmatique[264][266][273][274]. Un commentateur les compare à Platon et Aristote : « Jung pointe le ciel, Adler pointe la terre »[292]. Le premier cherche dans les mythes universels la clé de la transformation intérieure ; le second cherche dans les relations sociales et les buts concrets de la vie quotidienne les leviers du changement[281][292].

Jung lui-même propose, dans Types psychologiques (1921), une lecture éclairante de cette divergence[210][216][303][307]. Il y analyse les théories de Freud et d'Adler comme l'expression de deux types psychologiques différents : Freud serait un « extraverti » dont la théorie est centrée sur l'objet extérieur (la sexualité, l'autre, le monde pulsionnel), tandis qu'Adler serait un « introverti » dont la théorie est centrée sur le sujet (le moi, la volonté de puissance, le sentiment d'infériorité)[210][216][303]. Jung conclut que « l'antagonisme entre les écoles adlérienne et freudienne est dû à l'existence non reconnue de différentes attitudes psychologiques fondamentales » — une analyse qui est aussi, pour Jung, une manière de se situer au-dessus des deux camps et de présenter sa propre théorie des types comme la synthèse qui permet de comprendre pourquoi Freud et Adler ne pouvaient pas s'entendre[210][216][303].

8. L'héritage d'Adler : un « psy oublié » dont l'influence est partout



Alfred Adler meurt le 28 mai 1937 à Aberdeen, en Écosse, lors d'une tournée de conférences. Il a alors 67 ans[104][250][254]. Son œuvre, très populaire dans les années 1920-1930 — notamment aux États-Unis, où il occupe une chaire à la Columbia University puis au Long Island College of Medicine — sera progressivement éclipsée par le retour en force de la psychanalyse freudienne dans l'après-guerre et par l'essor de la psychologie comportementale[104][254][258][274].

Pourtant, l'influence d'Adler est considérable, bien que souvent non créditée[252][274]. Les approches cognitivo-comportementales contemporaines, avec leur insistance sur les croyances fondamentales, les schémas cognitifs et les buts conscients, sont profondément adlériennes dans leur esprit[263][264][273]. La psychologie positive, centrée sur les forces et les ressources plutôt que sur les déficits, prolonge son intuition que le sentiment d'infériorité peut être le moteur d'une croissance plutôt que d'une pathologie[263][265]. La thérapie brève et orientée vers les solutions, avec son refus de s'attarder sur l'archéologie du passé au profit d'une orientation vers le futur, reprend presque mot pour mot la posture adlérienne[263][264][273].

Plus largement, Adler est considéré comme le premier psychologue communautaire : il a fondé des cliniques dans les écoles viennoises, formé des enseignants à la compréhension psychologique des enfants, milité pour l'éducation populaire et la prévention[259][264][274]. Sa vision d'une psychologie au service du lien social, de la coopération et du bien commun résonne avec une acuité particulière dans le contexte clinique montréalais contemporain, où les approches intégratives, communautaires et centrées sur le rétablissement occupent une place croissante.

Freud, Jung, Adler : trois visions de la psyché, trois manières de penser la souffrance, trois héritages distincts qui continuent de nourrir la pratique clinique[278][283][286]. Si Freud nous apprend à écouter ce qui se dit sous les mots, et Jung à déchiffrer les symboles qui traversent les rêves et les cultures, Adler nous rappelle que l'être humain est d'abord un être social, dont la santé psychique se mesure à sa capacité de coopérer, de contribuer et de trouver sa place parmi les autres[264][266][272][273].




Références



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Voir aussi : Freud et JungLa psychanalyse entre 1905-1910La psychanalyse entre 1910-1915 | Thérapie de la dépressionEstime de soi