Freud et Einstein : deux révolutions, une seule question

llustration éditoriale représentant Freud dans son cabinet viennois et Einstein devant son tableau noir, réunis par leur correspondance manuscrite “Pourquoi la guerre ?”, dans un style sépia inspiré de la presse des années 1930.

Il est une image que le XXe siècle a produite et qui ne ressemble à aucune autre : deux hommes, juifs viennois et berlinois, âgés, célébrés partout et chassés de partout, assis de part et d'autre d'une question que personne avant eux n'avait eu le courage de poser avec une telle franchise. L'un venait de la physique, l'autre de la psyché. Ensemble, en 1932, ils ont signé l'un des documents les plus lucides — et les plus méconnus — du siècle dernier. Ce texte, Pourquoi la guerre ?, n'a pas vieilli d'une ligne.

Pour comprendre ce qu'il signifie, il faut d'abord comprendre qui étaient ces deux hommes l'un pour l'autre : des admirateurs distants, des rivaux involontaires, des contemporains qui se sont frôlés sans jamais vraiment se rejoindre.

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1. Les deux géants : une célébrité simultanée, un destin partagé


Le début du XXe siècle voit surgir deux figures dont la célébrité n'a aucun précédent dans l'histoire de la science. Albert Einstein, né en 1879 à Ulm, publie en 1905 — son annus mirabilis — quatre articles qui bouleversent la physique. En 1915, il parachève la théorie de la relativité générale. En 1919, une éclipse solaire confirme ses prédictions sur la courbure de l'espace-temps, et sa photographie fait la une des journaux du monde entier. Sigmund Freud, né en 1856, a lui aussi connu son propre tournant au début du siècle : L'Interprétation des rêves paraît en 1900, et à partir des années 1910, la psychanalyse devient un mouvement mondial. À la fin des années 1920, les deux hommes figurent parmi les figures les plus photographiées et les plus discutées de leur époque — une célébrité de masse, nouvelle dans l'histoire des intellectuels, portée par la presse, les conférences publiques et la radio.[^1][^2][^3][^4]

Cette double renommée ne manquait pas d'alimenter les comparaisons. Freud lui-même, en 1926, confie dans une lettre que « les Juifs du monde entier se vantent de mon nom, m'associant à Einstein ». La formule, qui mêle fierté et ironie, révèle à quel point les deux hommes étaient devenus, dans l'imaginaire collectif, les deux faces d'une même révolution intellectuelle : celle qui avait décentré le sujet humain, lui retirant à la fois le sol ferme de la physique newtonienne et l'illusion de la transparence à lui-même.[^5][^6][^7][^8]

Le parallèle va plus loin que la renommée. L'historien des sciences Richard Panek, dans son ouvrage The Invisible Century, a montré que la démarche de Freud et d'Einstein partage une structure profonde : l'un et l'autre ont poursuivi des réalités invisibles à l'œil nu — l'inconscient pour Freud, la relativité pour Einstein — et l'un et l'autre y sont parvenus non pas par l'accumulation d'observations, mais par un geste de reconception du problème, une intuition intérieure d'abord, les preuves ensuite. Ils ont tous deux renversé des paradigmes jugés stables depuis Newton : Freud en montrant que le moi n'est pas maître en sa propre demeure, Einstein en montrant que l'espace et le temps ne sont pas absolus.[^9][^10][^7]

Leur destin commun est aussi celui de deux intellectuels juifs confrontés à l'antisémitisme croissant de l'Europe des années 1930. Les autodafés nazis de mai 1933 brûlent les œuvres de Freud ; Einstein, dès janvier de la même année, a quitté l'Allemagne pour ne jamais y revenir. Victimes du même régime, exclus de la même culture qui les avait enfantés, ils incarnaient aux yeux des nazis l'archétype de la « science juive » — cette science de l'invisible, du subjectif, du relatif, qui insultait l'idéologie de la certitude raciale.[^11][^8]

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2. Une admiration distante, et quelques frictions notables


Se comprendre était une autre affaire. Les deux hommes ne se sont rencontrés qu'une seule fois en personne : pendant les fêtes de fin d'année 1926–1927, à Berlin, quand Einstein se rend chez Freud qui séjourne chez son fils. La soirée est cordiale, teintée d'humour, mais elle reste ce qu'elle est : une rencontre de courtoisie entre célébrités. Freud écrit le lendemain à un ami : « Il s'y connaît en psychologie autant que moi en physique, aussi eûmes-nous une très agréable conversation. » Le trait est élégant — et légèrement dévastateur. Chacun admire l'autre de loin, sans vraiment entrer dans sa maison.[^10][^12]

Einstein restera toujours sceptique à l'égard de la psychanalyse. Il trouve les théories de Freud « ingénieuses » mais douteuses sur le plan de la preuve expérimentale, une critique qu'il formule d'ailleurs en termes d'épistémologue. Lorsqu'un ami lui suggère de se soumettre à une analyse, il répond avec sa légèreté coutumière : « Je voudrais beaucoup rester dans l'obscurité de ne pas avoir été analysé. » En 1928, quand Freud est proposé au prix Nobel de médecine — l'une de ses treize candidatures qui toutes échoueront —, Einstein refuse d'apposer son soutien à la candidature. Sa position est celle d'un homme de science rigoureux : il ne se sent pas en mesure de juger de la validité d'une discipline qui n'est pas la sienne et dont il ne peut évaluer les preuves. Ni éloge, ni condamnation — simplement un refus d'endosser ce qu'il ne comprend pas assez.[^13][^14][^12][^15][^16][^17][^10]

Du côté de Freud, le rapport à Einstein est empreint d'une ambivalence mêlant estime intellectuelle et jalousie à peine dissimulée. Freud est sensible au prestige de la physique comme science « dure », et il ressent parfois douloureusement que sa propre discipline est regardée comme une discipline molle, voire suspecte. Il envie à Einstein la lisibilité de ses preuves — l'éclipse de 1919, la confirmation spectaculaire d'une théorie abstraite par un fait observable — là où lui ne dispose que de cas cliniques, de rêves, d'associations libres, autant de matériaux que ses adversaires jugent irréfutables précisément parce qu'ils sont infalsifiables. Il écrira un jour : « Ses découvertes ont bénéficié du soutien d'une longue série de prédécesseurs, à commencer par Newton, alors que moi j'ai dû m'ouvrir un chemin seul. » La pointe est là : Freud se reconnaît dans Einstein, mais se pense plus solitaire, plus incompris, moins bien servi par l'histoire.[^18][^19][^20]

Il existe pourtant, entre les deux hommes, des convergences profondes qui vont bien au-delà de leur célébrité commune. Tous deux ont fait de l'intuition intellectuelle, bien avant la vérification expérimentale, le moteur de leur pensée. Tous deux ont résisté aux modes — Einstein refusa jusqu'à la fin d'accepter l'interprétation probabiliste de la mécanique quantique, Freud ne cessa jamais de réviser sa propre théorie tout en en défendant le noyau dur. Tous deux, enfin, ont porté la même conviction que la science est une affaire de conviction intérieure autant que de données externes — une posture que leurs contemporains respectifs ont souvent jugée arrogante.[^9][^8]

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3. Pourquoi la guerre ? — la rencontre qu'ils n'ont pas eue en personne


En 1931, l'Institut international de coopération intellectuelle — organe de la Société des Nations et ancêtre de l'UNESCO — lance une initiative originale : inviter de grands penseurs à correspondre publiquement sur des questions de civilisation. Einstein est sollicité en premier. Il choisit lui-même son interlocuteur, et son interlocuteur, c'est Freud — l'homme qu'il appelle le « grand connaisseur des instincts humains ». Le choix est significatif : Einstein ne demande pas à un politologue, ni à un historien, ni à un diplomate. Il demande à un homme de l'inconscient, parce qu'il sait — ou pressent — que la guerre n'est pas d'abord un problème rationnel.[^21][^22][^23]

Le 30 juillet 1932, depuis Potsdam, Einstein envoie sa lettre à Freud. Il y pose trois questions en substance : existe-t-il un moyen de préserver l'humanité de la guerre ? Comment se fait-il que les masses se laissent entraîner jusqu'à la « folie » du sacrifice ? Et peut-on modifier le développement psychique de l'être humain pour le rendre moins vulnérable aux « psychoses de haine et de destruction » ?[^24][^25]

La réponse de Freud, rédigée à l'automne 1932, est un texte d'une densité remarquable pour dix pages. Il commence par là où Einstein l'attendait : la question du droit et de la violence. Le droit, dit Freud, est né de la violence — il est la force d'une coalition contre la force d'un seul. Puis il entre dans le vif de sa théorie : l'agressivité humaine n'est pas un accident de la civilisation, c'est une dérivation de la pulsion de mort (Thanatos), cette force qui travaille à la dissolution, à la déconstruction, à l'auto-annihilation. Elle ne peut pas être abolie — elle peut seulement être détournée, sublimée, liée à Eros, la pulsion de vie qui unit, qui construit, qui aime.[^26][^27][^25][^28][^29][^21]

La conclusion de Freud est sobre, sans illusion, mais non sans espoir : « Tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre. » Ce n'est pas un optimisme naïf — c'est la seule voie que la lucidité laisse ouverte. Renforcer l'éducation, les identifications collectives larges, les institutions supranationales, l'intelligence critique des individus : autant de remparts imparfaits contre Thanatos, mais les seuls disponibles.[^30][^21][^24]

L'opuscule est publié en 1933, simultanément en allemand, français et anglais. Il est immédiatement interdit en Allemagne nazie. Son tirage initial est modeste — environ 2 000 exemplaires — et la plupart seront détruits pendant la guerre. Parmi les rares copies ayant survécu, l'histoire a conservé un exemplaire signé par Freud, retrouvé après la guerre parmi les possessions de Benito Mussolini. Freud, incapable de refuser une demande d'un patient dont le père était proche du dictateur, lui avait envoyé l'ouvrage avec un message subliminal qui n'était pas sans saveur.[^31][^32]

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4. Presque cent ans après : une question toujours sans réponse


Pourquoi la guerre ? a été rédigé en 1932. C'est-à-dire il y a presque cent ans. Ses auteurs sont morts — Einstein en 1955, Freud en 1939. Entre-temps, l'humanité a traversé la Seconde Guerre mondiale, Hiroshima, la guerre froide, les génocides du Rwanda, la guerre de Bosnie, les attentats du 11 septembre, la guerre en Irak, en Syrie, en Ukraine, à Gaza. La liste est longue — trop longue pour ne pas rappeler que les questions posées par Einstein et répondues par Freud n'ont toujours pas trouvé de solution.[^30]

La pertinence de ce texte tient à plusieurs raisons distinctes.

La première, c'est que les mécanismes décrits par Freud n'ont pas changé. Les « psychoses de haine » qu'Einstein craignait en 1932, on les reconnaît dans les discours nationalistes qui enflamment les foules à Moscou, dans les propagandes qui déshumanisent l'ennemi à Gaza, dans les réseaux sociaux qui amplifient la pulsion agressive à l'échelle planétaire. La guerre reste le lieu où Thanatos rencontre la puissance comme violence — et où Eros, la solidarité, le lien, le droit, tentent de résister.[^25][^33][^34][^29]

La deuxième raison tient à la lucidité sans complaisance de Freud sur les institutions. En 1932, il observe déjà que la Société des Nations manque du pouvoir coercitif nécessaire pour imposer la paix. Quatre-vingt-dix ans plus tard, on peut formuler le même diagnostic à l'égard de l'ONU, dont le Conseil de sécurité reste paralysé par le droit de veto de ses membres permanents dès lors que l'un d'eux est partie au conflit. Freud ne se berce d'aucune illusion sur les institutions : il les soutient, mais il sait qu'elles ne peuvent fonctionner que si la pulsion de mort y est suffisamment liée par le tissu des identifications collectives.[^27][^30]

La troisième raison est peut-être la plus profonde : Pourquoi la guerre ? pose la guerre comme un problème psychique avant d'être un problème politique. Ce déplacement de regard — de la diplomatie vers l'inconscient collectif — est ce que les sciences humaines ont de plus précieux à offrir au débat public. Il ne s'agit pas de psychologiser la géopolitique, mais de rappeler que derrière les intérêts économiques, les revendications territoriales et les idéologies se trouvent des forces pulsionnelles que ni les traités ni les sanctions ne peuvent à eux seuls neutraliser.[^35][^29]

Einstein, à la fin de sa lettre, confie à Freud sa conviction que « c'est à vous que je soumets cette idée, de préférence à tout autre au monde, parce que vous êtes, moins que les autres, fasciné par d'autres aspirations et que votre jugement critique repose sur un sentiment de responsabilité des plus sérieux ». Cette phrase dit tout sur la raison pour laquelle la psychanalyse a encore quelque chose à dire en 2026 sur la guerre, sur la haine, sur la mort collective : non pas parce qu'elle a toutes les réponses, mais parce qu'elle est, plus que toute autre discipline, entraînée à regarder ce que les autres ne veulent pas voir.[^36]

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Le prochain article de cette série abordera un autre texte de 1933 : les Nouvelles conférences, où Freud dresse un bilan complet de la psychanalyse, cherchant à lier tout ce qu'il a découvert depuis Les études sur l'hystérie de 1895.




References



1. Einstein, « La personnalité du vingtième siècle » | Ecole démocratique - Dans l'imaginaire collectif de ce début de 21ème siècle, se détachent Einstein et Che Guevara comme ...

2. Albert Einstein — Wikipédia

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5. [[PDF] The Jews all over the world boast of my name, pairing me with Einstein](https://www.hps.cam.ac.uk/files/forrester-tale-of-two-icons.pdf)

6. A tale of two icons: "the Jews all over the world boast of my name ... - A tale of two icons: "the Jews all over the world boast of my name, pairing my with Einstein" (Freud...

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10. Freud, Einstein have genius in common - Los Angeles Times - The Invisible Century Einstein, Freud, and the Search for Hidden Universes Richard Panek Viking: 258...


12. Richard Panek - This website is maintained by Richard Panek.

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