Histoire de la Santé Mentale - De l'Antiquité au Milieu du XIXe Siècle

Le premier article de cette série présentera l’évolution de la pensée humaine au sujet de la maladie mentale, en occident. Cette réflexion vise notamment à illustrer, avec celle développée dans le prochain article, le contexte dans lequel la psychanalyse est née.

L’histoire de la santé mentale, de l’Antiquité jusqu’au milieu du XIXe siècle, a déjà fait l’objet d’une réflexion approfondie et critique, notamment à travers l’œuvre majeure de Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique. Foucault y montre comment la folie, longtemps tolérée ou intégrée dans la société, est progressivement devenue un objet d’exclusion et d’enfermement à partir du XVIIe siècle, révélant les rapports de pouvoir et les normes sociales qui sous-tendent la gestion de la folie. En revisitant ce parcours, nous proposons ici une lecture qui s’inscrit dans cette lignée critique, tout en explorant les différentes conceptions et pratiques qui ont façonné la compréhension et le traitement des troubles mentaux avant l’avènement de la psychiatrie moderne.[1][2][3][4]

Depuis la nuit des temps, les sociétés humaines se sont interrogées sur ces êtres qui parlent aux voix invisibles, qui se désistent de la raison, qui semblent habités par une force étrangère. Mais la réponse qu'on apportait à ces questions — et donc la manière de soigner — a profondément varié selon les siècles, les cultures, et les cadres intellectuels dominants. Avant que Freud ne fonde la psychanalyse à la fin du XIXe siècle, la notion même de "santé mentale" ne relevait pas encore d'une réflexion unifiée. C'est en voyageant à travers les âges qu'on comprend comment l'Occident, en deux millénaires, est passé d'une vision de la folie comme possession satanique à une approche progressivement plus humanitaire et scientifique.

L'Antiquité gréco-romaine : La Naissance de la Raison Médicale



L'histoire de la médecine mentale commence véritablement chez les Grecs, qui brisèrent le paradigme magico-religieux dominant dans les civilisations antérieures. En Égypte, en Babylonie et en Perse, toutes les maladies — y compris celles de l'esprit — étaient attribuées à des démons ou à la volonté divine. Le traitement se limitait à des pratiques rituelles, des jeûnes, des purifications, des ablutions. La folie était l'œuvre du surnaturel.[5]

Avec Hippocrate (460-370 av. J.-C.), c'est une révolution silencieuse. Hippocrate pose un principe cardinal : il existe des causes naturelles aux troubles mentaux. Non pas des démons, non pas des dieux vengeurs, mais un déséquilibre des humeurs du corps. Dans la médecine hippocratique, l'être humain est composé de quatre humeurs fondamentales : le sang (chaud et humide), la pituite (froide et humide), la bile jaune (chaude et sèche) et la bile noire (froide et sèche). La santé est l'équilibre de ces quatre principes ; la maladie physique ou mentale surgit quand une humeur devient excessive ou déficitaire.[6]

Cette théorie, révolutionnaire pour l'époque, permet une description nuancée des troubles mentaux. Hippocrate identifie la mélancolie comme résultant d'un excès de bile noire ; il décrit diverses formes de délires liés à chacune des humeurs. Le fou n'est plus un damné ; c'est un malade. Cette simple reformulation ouvre la voie à une réflexion médicale : si la cause est naturelle, le traitement doit être naturel aussi. Les médecins hippocratiques prescrivent des régimes alimentaires, des exercices, des bains, l'exposition à l'air pur — autant de moyens de rétablir l'équilibre humoral.[7][5]

À Rome, cette tradition persiste et se raffine. Soranus d'Éphèse (93-138 ap. J.-C.) va plus loin encore. Il combat activement la démonologie et insiste sur le traitement empathique : le médecin doit discuter avec le malade de ses préoccupations, lui proposer des sujets susceptibles de le calmer ou de le distraire. C'est une forme primitive de psychothérapie par la parole, basée sur l'hypothèse que le dialogue et le soutien émotionnel peuvent améliorer l'état du patient. L'Antiquité tardive dispose d'un véritable arsenal thérapeutique — plantes, minéraux, purgations, bloodlettings — tous modulés en fonction de la nature du déséquilibre humoral.[8]

Ces deux siècles de réflexion antique laisseront une trace profonde, même si elle sera longtemps occultée.

Le Moyen Âge : L'Âge de la Possession et du Châtiment



Le Moyen Âge marque une rupture brutale. Avec la chute de l'Empire romain et l'avancée du christianisme, la réflexion théorique sur la folie s'appauvrit drastiquement. Le paradigme de la possession démoniaque s'impose progressivement, transformant le fou en créature de Satan.[5]

Selon la doctrine chrétienne médiévale, le diable peut "arrêter complètement l'usage de la raison en troublant l'imagination et l'appétit sensible" — comme l'affirme saint Thomas d'Aquin (1225-1274). Le fou n'est pas malade ; il est possédé. L'individu atteint de troubles mentaux devient une arène de combat entre Dieu et Satan. Saint Albert le Grand décrit le possédé comme "assiégé" par l'esprit malin, qui se meut en lui, y agit et y parle à son gré.[9][8]

Cette conception a des conséquences dramatiques. Le traitement privilégié de la "possession" est l'exorcisme : des rituels souvent douloureux, conçus pour rendre le corps inhospitalier aux démons. Certains fous subissent des traitements qui nous paraissent barbaresques aujourd'hui : immersion forcée dans l'eau froide, flagellations, extraction des "pierres de folie" (une pratique chirurgicale qui consiste à "trepaner" le crâne pour évacuer l'humeur nocive). La psychologie médiévale persiste néanmoins à identifier certaines "causes morales" — la passion amoureuse, la tristesse excessive — mais elles sont systématiquement reléguées au second plan derrière l'explication surnaturelle.[10][5]

À partir du XIIIe siècle, une chasse aux sorcières s'amorce, qui prendra des dimensions terrifiantes aux siècles suivants. Les personnes présentant des symptômes mentaux bizarres — délires, hallucinations, comportements désorganisés — risquent d'être confondues avec des sorciers ou des sorcières. Tortuurées, excommuniées, brûlées vives, des milliers d'individus atteints de maladies mentales périront dans des souffrances inimaginables.[8]

Sur le plan institutionnel, c'est aussi l'obscurité. Bien que des hôpitaux ecclésiastiques voient le jour à partir du XIIIe siècle (le "Bethlem Royal Hospital" de Londres, par exemple, dès le début du siècle), ils servent davantage à isoler les fous qu'à les soigner. Les fous errants sont chassés des villes, emprisonnés dans des dépôts de mendicité, ou abandonnés à leur sort.[11]

Renaissance et XVIIe Siècle : Émergence d'une Pensée Pluraliste



Le XVIIe siècle amorce un changement. C'est le moment où un dédoublement conceptuel apparaît : les savants et les médecins maintiennent une approche naturaliste (la théorie des humeurs), tandis que le peuple continue à croire aux démons. Ce clivage est révélateur d'un progrès intellectuel en cours.[12]

Robert Burton, théologien et érudit anglais, publie en 1621 son monumental ouvrage L'Anatomie de la Mélancolie. Burton écrit en s'efforçant d'éviter la mélancolie, son propre mal. Son ouvrage est unique : mi-traité médical, mi-œuvre littéraire et philosophique, c'est une somme encyclopédique consacrée à la compréhension de la mélancolie sous tous ses aspects — causes, symptômes, remèdes. Burton réhabilite la mélancolie comme un objet d'étude sérieux et nuancé, loin de la possession démoniaque pure. Il montre comment les "pensées, l'amour, les chagrins, et les passions" façonnent l'état mental. Bien que Burton reste enraciné dans la théorie des humeurs, son oeuvre marque une réappropriation de la réflexion antique par l'Occident moderne.[13][14]

C'est aussi à la Renaissance que l'on voit émerger une certaine tolérance envers la folie sous certaines formes, notamment dans les cours royales où les "bouffons du roi" — souvent des individus mentalement atypiques — jouissent d'une place particulière. La "Fête des Fous" au Moyen Âge et à la Renaissance offrait une soupape de récupération, une canalisation rituelle de la déviance.[5]

Les XVIIIe et Début XIXe Siècles : Vers une Psychiatrie Moderne



À la fin du XVIIIe siècle, le Siècle des Lumières apporte l'espoir d'une transformation radicale. C'est l'ère où la raison devient la valeur suprême. Dans ce contexte, la folie cesse d'être un mystère divin ou démoniaque pour devenir un problème médico-social urgent.

Deux figures émergent, qui vont redessiner le paysage de la santé mentale : Philippe Pinel en France et Samuel Tuke en Angleterre. Pinel est nommé médecin-chef de l'hôpital Bicêtre à Paris en 1793. À cette époque, Bicêtre est un véritable enfer. Les aliénés y sont enchaînés, entassés avec les épileptiques, les syphilitiques et les prisonniers ordinaires. La camisole de force (apparue dès 1770) est l'instrument de contention dominant. La brutalité est la règle. Les gardiens — sans formation, "inhumains et sans lumière" selon Pinel lui-même — exercent un pouvoir arbitraire et cruel.[15][16]

Pinel, appuyé par un surveillant visionnaire nommé Jean-Baptiste Pussin, instaure une révolution silencieuse. Il pose un principe éthique simple mais radical : les aliénés ne sont pas des coupables à punir, mais des malades dont l'état pénible mérite tous les égards dus à l'humanité souffrante. En 1794, il ôte les chaînes des aliénés de Bicêtre — geste symbolique, mais aussi pratique. Avec Pussin, il invente le "Traitement Moral" : une approche thérapeutique fondée sur la bienveillance, le dialogue, et le travail. Les patients reçoivent une nourriture adéquate, l'accès à l'air pur, la possibilité de s'engager dans des activités valorisantes. On remplace la chaîne par le respect mutuel et la compassion.[16]

Le traitement moral repose sur l'idée que la folie a une histoire enracinée dans la vie du sujet — ses passions, ses chagrins, ses déceptions. Cette vision prépare le terrain à la compréhension future du psychisme : la maladie mentale n'est pas une lésion cérébrale mystérieuse, mais un trouble du rapport du sujet à son propre esprit, susceptible de dialogue et de transformation.[17]

En Angleterre, Samuel Tuke et la communauté quaker fondent en 1796 le Refuge de York ("The Retreat"), une institution pionnière qui applique un traitement moralisateur presque simultanément avec Pinel. Là aussi, on remplace la coercition par le soin humain, le travail, et la vertu morale comme instruments de guérison.[16]

Du Début du XIXe Siècle à la Moitié du Siècle : L'Aube de la Psychiatrie Scientifique



Les première et deuxième décennies du XIXe siècle voient le triomphe du "Traitement Moral". Esquirol (1772-1840), disciple et successeur de Pinel, devient en 1817 le premier enseignant de maladies mentales à la Faculté de médecine de Paris, en présentant directement des malades d'hospices dans ses cours cliniques. L'aliénisme — c'est le terme qu'on emploie alors — devient progressivement une branche légitime de la médecine.[15]

Cependant, l'optimisme thérapeutique se heurte à la réalité. Les taux de guérison demeurent très bas (environ 5% dans les cliniques privées de la fin du siècle). Les asiles, loin de devenir des lieux de cure, se transforment graduellement en institutions de dépôt. La Loi de 1838 sur les asiles français, bien qu'elle réponde à des intentions humanitaires en créant des établissements spécialisés pour les aliénés, s'accompagne d'un élargissement du pouvoir administratif et policier. Des aliénés sont internés "administrativement" sur simple demande préfectorale, sans procédure judiciaire sérieuse, en nom de la prévention de l'ordre public.[18]

Par ailleurs, le XIXe siècle ne renonce pas complètement à des thérapies réputées absurdes. L'électrochoc, à peine la technologie inventée, est déjà appliqué aux "malades". Les pensionnats pour riches aliénés — comme la célèbre clinique du Docteur Émile Blanche à Passy — offrent des conditions plus douces, mais ne guérissent guère davantage.[5]

Néanmoins, cette époque, du début du XIXe siècle jusqu'aux années 1850, voit une accumulation de connaissances cliniques, une attention nouvelle portée à l'histoire du patient, à ses émotions, à ses circonstances de vie. On commence à distinguer différentes catégories de troubles — la mélancolie, la manie, la paralysie générale de l'aliéné (liée à la syphilis), la folie morale (ce qu'on appellerait aujourd'hui la psychopathie). Le discours se laïcise progressivement. L'aliéné n'est plus tant un possédé ou un damné, qu'un sujet dont la vie intérieure mérite d'être prise en compte.

Conclusion : En Amont du Divan Freudien



C'est sur cette trajectoire — du magico-religieux au scientifique, de la coercition à l'humanité, de l'aliéné comme être passif au malade comme sujet de parole — que Freud héritera en naissant en 1856. À cette date, il existe déjà :

— Une conviction croissante que la folie a des causes naturelles et non surnaturelles.
— Une certitude que le dialogue et la relation humaine peuvent avoir un effet thérapeutique.
— Une pratique de l'écoute et de l'attention à l'histoire de vie du patient.
— Une accumulation d'observations cliniques sur le rôle des passions, des chagrins, et des événements de vie dans la genèse de la folie.

La psychiatrie du milieu du XIXe siècle demeure en grande partie descriptive et muette sur les mécanismes profonds. C'est précisément ce silence que Freud et ses contemporains vont remplir, en poussant plus avant la logique du "Traitement Moral" : si la parole guérit, c'est que l'esprit humain possède des strates cachées, des régions inaccessibles à la conscience ordinaire, qui influencent nos pensées et nos actes.

Avant la psychanalyse, l'Occident a déjà renoncé à voir le fou comme un ennemi. Freud transformera cette compassion en science.

Sources
[5] Histoire de la folie : de l'Antiquité à nos jours - La Cliothèque https://clio-cr.clionautes.org/histoire-de-la-folie-de-lantiquite-a-nos-jours.html
[6] Théorie des humeurs https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_des_humeurs
[8] Histoire des conceptions de la folie https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_des_conceptions_de_la_folie
[9] Comprendre et soigner la maladie mentale au Moyen Age ... https://numerabilis.u-paris.fr/ressources/pdf/sfhm/hsm/HSMx1993x027x002/HSMx1993x027x002x0137.pdf
[10] Mental Illness in the Middle Ages: A Return to Demonology https://socio.health/public-health-and-nutrition/mental-illness-middle-ages-demonology/
[11] Histoire de la psychiatrie https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_psychiatrie
[12] Les fous au Moyen Age en France 2/2 https://www.linflux.com/sante/les-fous-au-moyen-age-en-france-2-2/
[13] L'Anatomie de la mélancolie https://fr.wikipedia.org/wiki/L'Anatomie_de_la_m%C3%A9lancolie
[14] A history of anxiety: from Hippocrates to DSM https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/26487812/
[15] 1. L'âge d'or des médecins aliénistes au XVIIIe siècle https://criminocorpus.org/fr/expositions/la-sante-mentale-en-prison/lage-dor-des-medecins-alienistes-au-xviiie-siecle/
[16] À l'origine même de la psychiatrie comme nouvelle ... https://www.erudit.org/fr/revues/smq/2015-v40-n1-smq02004/1032380ar/
[17] Traitement moral https://fr.wikipedia.org/wiki/Traitement_moral
[18] L'administration des aliénés, 1789-1838. Quelques jalons ... https://revuedlf.com/personnes-famille/ladministration-des-alienes-1789-1838-quelques-jalons-pour-une-autre-microphysique-du-pouvoir/
[19] L'émergence de l'asile québécois au XIXe siècle https://www.erudit.org/fr/revues/smq/1977-v2-n2-smq1214/030019ar.pdf
[20] Évolution des Soins en Santé Mentale : Un Voyage à Travers l ... https://collectifantidotes.com/evolution-des-soins-en-sante-mentale-un-voyage-a-travers-lhistoire/
[21] L'Age d'or de la mélancolie https://www.lhistoire.fr/lage-dor-de-la-m%C3%A9lancolie
[22] Pinel et le Traitement Moral http://psychiatrie.histoire.free.fr/traitmt/tm/pineltm.htm





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