Dans l’article précédent, nous nous sommes penchés sur une brève histoire de ce que nous désignons par le terme santé mentale. Dans ce deuxième article de la série sur l’histoire de la psychanalyse, nous explorons le thème de l’Inconscient. Et plus particulièrement, qu’en était-il, avant d’être mis à l’avant-plan de la vie psychique par Sigmund Freud?
Le mot "inconscient" lui-même semble indissociable du médecin autrichien. Le père de la psychanalyse est si intimement lié à l'exploration de notre psyché que nous avons tendance à croire qu'il aurait découvert l'inconscient comme Colomb a découvert l'Amérique.
Pourtant, lorsque Freud pousse son premier cri en 1856, l'Europe intellectuelle bouillonne déjà d'idées sur la face cachée de l'esprit humain. Des philosophes allemands aux magnétiseurs français, en passant par les premiers aliénistes, le XIXe siècle n'a pas attendu le divan viennois pour comprendre que l'homme n'est pas maître dans sa propre maison.
Plongée dans ce monde fascinant qui a préparé le terrain à la révolution psychanalytique.
1. Les philosophes de l'ombre : De Leibniz à l'Âme Romantique
Bien avant que la psychologie ne devienne une science, c'est la philosophie qui a jeté les premières sondes dans les profondeurs de l'esprit. Dès le XVIIe siècle, Gottfried Wilhelm Leibniz bouscule le cartésianisme — qui assimilait l'esprit à la conscience claire — en introduisant le concept des "petites perceptions". Il postule qu'une infinité de minuscules sensations nous atteignent sans que nous en ayons conscience, comme le bruit de chaque vaguelette qui compose le grondement de la mer. L'idée est lancée : une activité mentale existe en dehors de notre vigilance.
Mais c'est véritablement avec le Romantisme allemand (fin XVIIIe - début XIXe) que l'inconscient devient une obsession culturelle. Pour ces penseurs, la raison n'est que la partie émergée de l'iceberg. L'essentiel de la vie se joue dans la "Nachtseite" (le côté nocturne) de la nature.
Deux figures se détachent particulièrement :
* Arthur Schopenhauer décrit une "Volonté" aveugle et irrationnelle qui nous dirige à notre insu. Pour lui, l'intellect n'est qu'un serviteur des pulsions, une lampe qui éclaire le chemin mais ne décide pas de la direction. L'homme croit choisir, mais il est "agi" par ses désirs profonds.
* Carl Gustav Carus, médecin et peintre, publie en 1846 (dix ans avant la naissance de Freud; plus de 50 ans avant L’interprétation du rêve) un ouvrage majeur intitulé Psyche. Il y affirme avec une clarté prophétique : "La clé de la connaissance de la vie consciente de l'âme est à chercher dans le règne de l'inconscient". Carus y décrit un inconscient absolu, source de vie et de créativité, qui communique avec nous par le rêve(!).
2. Le choc du Magnétisme : La découverte d'une "autre conscience"
Si les philosophes théorisaient, d'autres pratiquaient. À la fin du XVIIIe siècle, l'Europe est secouée par la vague du magnétisme animal initiée par Franz Anton Mesmer. Mesmer pensait manipuler un "fluide universel" pour guérir, provoquant des crises convulsives chez ses patients.
Mais la véritable révolution vient de son disciple, le Marquis de Puységur. En magnétisant un jeune paysan, Victor Race, il ne provoque pas de crise mais un sommeil étrange : le somnambulisme artificiel. Dans cet état, Victor parle, diagnostique ses propres maux et fait preuve d'une intelligence plus vive qu'à l'état de veille. Au réveil, il a tout oublié.
C'est une découverte capitale pour les déterminants du comportement : il existe en l'homme une mémoire et une intelligence séparées de la conscience ordinaire. On ne parle pas encore d'inconscient refoulé, mais de "double conscience". L'individu n'est plus un bloc monolithique ; il est divisé. Cette scission du Moi, qui sera centrale chez Freud, est déjà observée par les magnétiseurs dès 1784.
Par ailleurs, le magnétisme animal et le somnambulisme artificiel nous rappellent ce que nous appelleront à partir de la deuxième moitié du XIXe l’hypnose : une pratique que nous explorerons dans un prochain article sur les premiers travaux de Freud.
3. Johann Friedrich Herbart : La mécanique des idées
Entre la philosophie et la science naissante, un homme va fournir à la future psychanalyse son ossature "mécanique" : Johann Friedrich Herbart (1776-1841).
Herbart voit l'esprit non pas comme une substance mystique, mais comme un théâtre où les idées (les représentations) luttent pour occuper la scène de la conscience. Il formule une théorie mathématique du "seuil de conscience".
* Le déterminisme psychique : Selon Herbart, une idée ne disparaît jamais. Si elle est chassée de la conscience par une idée plus forte (incompatible avec elle), elle ne meurt pas ; elle est inhibée et devient une "tendance".
* Le retour du refoulé avant l'heure : Ces idées repoussées sous le seuil continuent d'exercer une pression. Elles cherchent à remonter dès que la vigilance faiblit.
Freud, qui a étudié les manuels inspirés par Herbart au lycée, lui empruntera (sans toujours le citer) cette vision dynamique : le psychisme est un conflit de forces, et ce qui est "oublié" agit toujours dans l'ombre.
4. Le "Traitement Moral" : La folie a un sens
Enfin, comment ne pas revenir brièvement sur la psychiatrie naissante? Avant 1800, le fou est souvent vu comme une bête ou un possédé. Comme mentionné dans l’article précédent, Philippe Pinel (1745-1826), en France, change la donne avec son "Traitement Moral".
Pinel pose un regard nouveau sur les déterminants de la folie. Il ne cherche pas toujours une lésion dans le cerveau, mais s'intéresse aux "causes morales" : les passions violentes, les chagrins d'amour, les revers de fortune, la colère rentrée. Pour Pinel, l'aliénation mentale a une histoire, enracinée dans la vie émotionnelle du patient.
En instaurant le dialogue avec l'aliéné, en supposant qu'il reste toujours une "part de raison" accessible derrière le délire, Pinel invente la condition de possibilité de la psychothérapie. Il valide l'idée que la parole peut soigner parce que l'origine du mal est liée à l'histoire du sujet, et non seulement à sa biologie.
Conclusion : Freud, l'architecte plus que le maçon
En 1856, lorsque le petit Sigmund pousse son premier cri à Freiberg, les briques de l'édifice psychanalytique sont déjà là, éparses sur le sol du XIXe siècle.
* L'idée que le Moi n'est pas le maître (Romantiques).
* L'idée que des souvenirs oubliés dirigent nos actes (Magnétiseurs).
* L'idée que les pensées luttent et se refoulent (Herbart).
* L'idée que les passions et l'histoire de vie causent la maladie (Pinel).
Le génie de Freud ne fut pas de créer ces concepts ex nihilo, mais de les assembler. Il a transformé ces intuitions philosophiques et ces observations médicales disparates en une méthode clinique rigoureuse et une théorie unifiée. Il a donné une grammaire à ce langage de l'ombre que ses prédécesseurs entendaient déjà murmurer.
L'inconscient n'est pas né avec Freud ; c'est Freud qui lui a appris à parler.
Sources
[1] La psychanalyse : origines, évolution et principes de la cure https://annelaurepsy.fr/la-psychanalyse/
[2] Freud ou l'hypothèse d'un inconscient psychique. https://www.philolog.fr/freud-ou-lhypothese-dun-inconscient-psychique/
[3] Magnétisme animal https://fr.wikipedia.org/wiki/Magn%C3%A9tisme_animal
[5] Traitement moral https://fr.wikipedia.org/wiki/Traitement_moral
[6] Histoire de la psychanalyse https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_psychanalyse
[7] L'inconscient chez Freud, enfin expliqué simplement https://www.institut-pandore.com/philosophie/inconscient-freud/
[8] Mesmer et les somnambules magnétiques https://www.linflux.com/monde-societe/esoterisme/mesmer-et-les-somnambules-magnetiques/
[9] Un débat sur l'Inconscient avant Freud https://api.pageplace.de/preview/DT0400.9782296198371_A24207224/preview-9782296198371_A24207224.pdf
[10] À l'origine même de la psychiatrie comme nouvelle ... https://www.erudit.org/fr/revues/smq/2015-v40-n1-smq02004/1032380ar/
[12] Inconscient — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Inconscient
[13] Mesmer, le magnétiseur des Lumières https://www.pourlascience.fr/sr/histoire-sciencesmesmer-le-magnetiseur-des-lumieres-26747.php
[15] LE TRAITEMENT MORAL de Philippe PINEL https://seminairepsy.fr/wp-content/uploads/2022/02/traitement-moral-de-pinel-david-sellem.pdf
[16] Sigmund Freud https://fr.wikipedia.org/wiki/Sigmund_Freud
[19] LA NOTION D INCONSCIENT DANS LA PHILOSOPHIE ... https://www.psychaanalyse.com/pdf/LA%20NOTION%20D%20INCONSCIENT%20DANS%20LA%20PHILOSOPHIE%20D%20ARTHUR%20SCHOPENHAUER%20-%20THESE%20(470%20pages%20-%203,5%20mo).pdf
[20] Philippe Pinel https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Pinel
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