L'article précédent du blogue, consacré à la période 1905‑1910, se concluait sur une psychanalyse en pleine expansion : la Société psychanalytique de Vienne avait remplacé le petit cercle du Mercredi, le premier congrès international s'était tenu à Salzbourg en 1908, et Freud, accompagné de Jung et de Ferenczi, avait traversé l'Atlantique en 1909 pour y présenter ses Cinq leçons sur la psychanalyse à la Clark University. La décennie s'achevait sur la fondation de l'Association psychanalytique internationale (API) en 1910, avec Carl Gustav Jung comme premier président.[1][2]
La période 1910‑1915 qui s'ouvre alors est d'une tout autre tonalité. Si la psychanalyse atteint un rayonnement international sans précédent — avec la multiplication des revues, des sociétés nationales et des publications majeures —, elle traverse aussi ses crises les plus violentes : la rupture avec Adler, puis avec Stekel, puis avec Jung, la création d'un comité secret pour protéger l'orthodoxie freudienne, et enfin le déclenchement de la Première Guerre mondiale, qui suspend brutalement la vie institutionnelle du mouvement. C'est aussi, paradoxalement, une période d'une extraordinaire fécondité théorique, au cours de laquelle Freud produit certains de ses textes les plus décisifs.
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1. La psychanalyse, un mouvement désormais international
Une présence transatlantique
L'article sur 1905‑1910 rappelait que le voyage de Freud à la Clark University en 1909 avait marqué la première introduction officielle de la psychanalyse sur le sol nord-américain. Après cet événement, l'intérêt pour la psychanalyse se développe rapidement aux États-Unis : des praticiens et des psychiatres américains commencent à intégrer des concepts freudiens dans leur travail, et des sociétés psychanalytiques locales voient le jour dans les années qui suivent. Ernest Jones, le neurologue gallois qui avait rencontré Freud au congrès de Salzbourg en 1908, s'installe d'ailleurs à Toronto entre 1908 et 1913, contribuant à diffuser la psychanalyse dans le monde anglophone nord-américain.[1]
La création de revues spécialisées
L'institutionnalisation de la psychanalyse passe aussi, entre 1909 et 1913, par la création d'un véritable appareil éditorial. Quatre revues structurent cette période :
- Le Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen (1909‑1914), fondé à l'initiative de Freud et d'Eugen Bleuler et confié à la rédaction de Jung. Il s'agit du premier périodique spécifiquement psychanalytique, issu d'une décision prise au congrès de Salzbourg.[3][4]
- Le Zentralblatt für Psychoanalyse (1910), organe officiel de l'API, dont la co-rédaction est confiée à Alfred Adler et Wilhelm Stekel — un choix qui deviendra rapidement source de conflits.[5][6]
- Imago (1912), revue de « psychanalyse appliquée aux sciences de l'esprit », fondée par Hanns Sachs et Otto Rank sous la direction de Freud. Son ambition est d'étendre la psychanalyse au-delà de la clinique, vers la littérature, l'art, l'anthropologie, la philosophie et les sciences religieuses.[7][8]
- L'Internationale Zeitschrift für ärztliche Psychoanalyse (1913), créée par Freud pour remplacer le Zentralblatt après la rupture avec Stekel, avec Rank, Ferenczi et Jones à la rédaction.[9][10]
Ce dispositif éditorial témoigne d'une volonté stratégique : la psychanalyse ne se contente plus de publier dans des revues médicales ou psychiatriques généralistes ; elle se dote de ses propres organes, contrôlés par le cercle freudien, et couvrant à la fois la clinique, la théorie et les applications culturelles.
L'API et ses premières structures
L'Association psychanalytique internationale, fondée au congrès de Nuremberg en mars 1910 sur une proposition de Ferenczi, est conçue par Freud comme un instrument de protection de la psychanalyse contre des usages « sauvages » et comme un organe de coordination. Des sociétés locales se constituent progressivement : Vienne, Zurich, Berlin, Budapest, puis Londres et d'autres villes. Des congrès réguliers sont prévus : après Salzbourg (1908) et Nuremberg (1910), le mouvement se réunit à Weimar en 1911, puis à Munich en 1913.[2][1]
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2. Les ruptures fondatrices
L'article précédent sur 1905‑1910 annonçait déjà, en filigrane, les premières tensions internes au mouvement psychanalytique. Deux articles du blogue ont depuis été consacrés aux ruptures les plus marquantes de cette période : celle avec Adler et celle avec Jung. Reprenons-en ici les grandes lignes dans le cadre chronologique de 1910‑1915.[1]
La rupture avec Alfred Adler (1911)
Comme le détaillait l'article du blogue consacré à Freud et Adler, les désaccords théoriques entre les deux hommes s'étaient creusés dès 1907, avec la publication par Adler de son Étude sur l'infériorité des organes. Adler déplaçait l'accent de la sexualité vers le sentiment d'infériorité et la dynamique de compensation, et proposait le concept de protestation masculine (männlicher Protest) comme alternative au complexe d'Œdipe.
En janvier et février 1911, les séances de la Société psychanalytique de Vienne consacrées à la présentation des vues d'Adler rendent le fossé infranchissable. Le désaccord porte sur l'essentiel : la centralité de la libido sexuelle, le rôle de l'inconscient, le complexe d'Œdipe. En juin 1911, Adler démissionne de la Société, suivi de neuf membres. Il fonde alors la « Société pour une psychanalyse libre », qui deviendra en 1912 la Société de psychologie individuelle.
Freud perçoit cette sécession comme un reniement des fondements mêmes de la psychanalyse. Il règlera ses comptes en 1914 dans sa Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique, reprochant à Adler d'avoir abandonné le refoulement, le transfert et la sexualité infantile pour leur substituer une « psychologie du moi » qui n'a, selon lui, plus rien de psychanalytique.[11]
La rupture avec Wilhelm Stekel (1912)
Moins théorique mais tout aussi amère, la rupture avec Stekel se joue sur le terrain institutionnel et personnel. Stekel, co-rédacteur du Zentralblatt für Psychoanalyse depuis sa fondation en 1910, refuse de se soumettre à l'autorité de Freud sur la gestion éditoriale de la revue. Le conflit éclate en 1912 lorsque Freud exige de lui qu'il cède la recension des ouvrages à Viktor Tausk. Stekel s'y oppose.[6][12]
En novembre 1912, Freud se retire du Zentralblatt, laissant la revue entre les mains de Stekel — elle disparaîtra peu après. Freud fonde en remplacement l'Internationale Zeitschrift für ärztliche Psychoanalyse, dont il confie la rédaction à des fidèles. Ce n'est pas un simple conflit éditorial : c'est la deuxième défection en moins de deux ans au sein du cercle originel de Vienne.[13][6]
La rupture avec Carl Gustav Jung (1912‑1914)
La rupture la plus douloureuse, et la plus lourde de conséquences, est celle avec Jung. L'article du blogue consacré à la relation Freud-Jung en retraçait les étapes en détail : la rencontre « mythique » de 1907, l'alliance stratégique qui fait de Jung le « prince héritier » de la psychanalyse, puis les divergences théoriques croissantes qui culminent en 1912.
C'est la publication par Jung de Métamorphoses de l'âme et ses symboles (Wandlungen und Symbole der Libido) en 1912 qui consomme la séparation intellectuelle. Jung y défend une conception de la libido comme énergie psychique générale — et non plus spécifiquement sexuelle —, donne aux mythes et aux symboles une portée transpersonnelle, et esquisse l'idée d'un inconscient collectif peuplé d'archétypes universels. Pour Freud, c'est l'abandon du cœur même de la psychanalyse : la sexualité infantile, le complexe d'Œdipe, le refoulement.
La correspondance entre les deux hommes s'envenime à partir de la fin 1912. Jung démissionne de la rédaction du Jahrbuch en octobre 1913, puis de la présidence de l'API en avril 1914. La psychanalyse et la psychologie analytique deviennent deux voies distinctes de la psychologie des profondeurs.[2][3]
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3. Le comité secret : une garde rapprochée pour l'orthodoxie freudienne
C'est dans le contexte de ces ruptures en cascade — Adler en 1911, Stekel et Jung en voie de séparation en 1912 — qu'émerge l'une des initiatives les plus singulières de l'histoire du mouvement psychanalytique : la formation d'un comité secret.
L'idée vient d'Ernest Jones, qui la propose à Freud au cours de l'été 1912. Freud l'accueille avec enthousiasme. Dans une lettre à Jones, il écrit : « Votre idée d'un conseil secret, composé des meilleurs et des plus fiables d'entre nous, pour veiller au développement futur de la psychanalyse et défendre la cause contre les personnalités et les accidents quand je ne serai plus ».[2][1]
Le comité se compose initialement de cinq membres, outre Freud lui-même : Ernest Jones (qui en assure la présidence), Sándor Ferenczi, Karl Abraham, Otto Rank et Hanns Sachs. Max Eitingon les rejoindra en 1919.[2]
La première réunion formelle a lieu le 25 mai 1913. À cette occasion, Freud offre à chaque membre une intaille grecque antique montée sur un anneau d'or — un geste à la fois symbolique et affectif, qui scelle l'engagement du groupe. Les membres s'engagent à ne publier aucun travail susceptible de s'écarter des principes fondamentaux de la théorie psychanalytique sans en avoir préalablement discuté au sein du comité. Des Rundbriefe (lettres circulaires) assurent la communication régulière entre les membres.[2]
L'objectif politique immédiat est clair : isoler Jung et, à terme, obtenir sa démission de la présidence de l'API — ce qui sera chose faite en 1914. Mais le comité a aussi une vocation de plus long terme : préserver la cohérence doctrinale de la psychanalyse dans un contexte où les défections et les dissidences menacent l'unité du mouvement.[2]
Le comité fonctionnera efficacement pendant une décennie, malgré la guerre, avant que des dissensions impliquant Rank puis Ferenczi ne conduisent à sa dissolution en 1924. Parmi ses membres, Sándor Ferenczi occupe une place à part : à la fois le plus proche de Freud sur le plan personnel et l'un des plus audacieux sur le plan théorique et clinique, il jouera un rôle essentiel — et de plus en plus complexe — dans l'histoire ultérieure de la psychanalyse. Son parcours, ses innovations et sa propre crise avec Freud feront l'objet d'un article spécifique sur le blogue.
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4. Les grands textes de la période 1910‑1915
Si la période est marquée par les crises institutionnelles, elle est aussi, paradoxalement, l'une des plus fécondes de l'œuvre freudienne. Freud y produit des textes qui reconfigurent en profondeur l'édifice théorique de la psychanalyse.
Le cas Schreber (1911) : la psychanalyse face à la psychose
En 1911, Freud publie ses Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa — le cas du président Schreber. Il s'agit d'un cas unique dans l'œuvre freudienne : Freud n'a jamais rencontré le patient. Son analyse repose entièrement sur la lecture des Mémoires d'un névropathe, l'autobiographie publiée en 1903 par Daniel Paul Schreber, ancien président de la Cour d'appel de Dresde.[14][15]
Freud y propose que la paranoïa résulte d'une défense contre un fantasme de désir homosexuel refoulé. Le délire de persécution constituerait une tentative de guérison : la libido, retirée des objets du monde extérieur, régresse vers le stade du narcissisme, et le délire représente un effort pour rétablir un lien avec le monde. Ce texte est capital à plusieurs égards : il esquisse la notion de narcissisme qui sera développée en 1914, il étend la psychanalyse au champ des psychoses — jusqu'alors dominé par la psychiatrie classique —, et il prépare les réflexions métapsychologiques à venir sur les mécanismes de défense et la théorie de la libido.[15][16][14]
Totem et Tabou (1912‑1913) : la réponse à Jung déserteur
Parmi les textes majeurs de cette période, Totem et Tabou occupe une place singulière. Publié en 1913, l'ouvrage se présente comme une application de la psychanalyse aux « sociétés primitives », au totémisme, à la prohibition de l'inceste et aux origines de la religion et de la morale.[17][18]
En quatre essais, Freud construit un édifice spéculatif ambitieux. Dans le dernier essai — le plus célèbre et le plus controversé —, il propose le mythe de la horde primitive : les fils, soumis à un père tyrannique qui accapare toutes les femmes, se rebellent, le tuent et le dévorent. Accablés de culpabilité, ils intériorisent l'interdit et instituent le tabou de l'inceste et le respect du totem paternel. Le complexe d'Œdipe — meurtre du père, désir de la mère, culpabilité — devient ainsi le fondement même de la civilisation.[18][17]
Plusieurs commentateurs soulignent que Totem et Tabou est aussi, et peut-être surtout, une réponse à Jung. L'article du blogue sur Freud et Jung le relevait explicitement : là où Jung, dans ses Métamorphoses de l'âme et ses symboles, avait commencé à explorer les mythes et la religion à partir d'archétypes transpersonnels et d'une libido désexualisée, Freud reprend exactement le même terrain — mythes, religions, totémisme — mais en y appliquant rigoureusement sa logique : l'Œdipe, la sexualité, le refoulement, le meurtre symbolique du père. C'est une manière de dire que la psychanalyse peut rendre compte de la culture et de la religion sans avoir besoin de recourir à un inconscient collectif ni à une libido vidée de son contenu sexuel.
« Pour introduire le narcissisme » (1914)
En 1914, Freud publie l'un de ses textes théoriques les plus décisifs : Pour introduire le narcissisme (Zur Einführung des Narzißmus). Il y développe systématiquement le concept de narcissisme, esquissé dès le cas Schreber, en distinguant la libido du moi de la libido d'objet : l'individu investit d'abord son propre moi (narcissisme primaire) avant de diriger sa libido vers des objets extérieurs.[16][19]
Ce texte a des implications considérables. Il oblige à repenser le dualisme pulsionnel (pulsions sexuelles contre pulsions d'autoconservation) formulé en 1910, puisque le narcissisme montre que le moi lui-même peut être objet d'investissement libidinal. Il introduit également le concept d'idéal du moi, instance psychique qui deviendra, dans la deuxième topique des années 1920, le surmoi. Enfin, comme le soulignent plusieurs historiens, ce texte est aussi une arme théorique dirigée contre Adler et contre Jung : en montrant que le narcissisme relève de la théorie de la libido, Freud réaffirme la centralité de la sexualité contre la « protestation masculine » d'Adler et contre la libido désexualisée de Jung.[4][16]
Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique (1914)
Publié dans le Jahrbuch remanié — désormais sans Jung ni Bleuler —, ce long essai est à la fois un texte historique, un manifeste et un règlement de comptes. Freud y retrace l'histoire de la psychanalyse depuis ses origines, réaffirme qu'il en est le seul créateur, et consacre de longues pages à démontrer pourquoi les théories d'Adler et de Jung ne méritent plus le nom de psychanalyse. Il y affirme les conditions minimales pour se dire psychanalyste : reconnaître l'inconscient, le refoulement, la sexualité infantile, le complexe d'Œdipe et l'interprétation des rêves. Ce texte fonde la psychanalyse comme un champ doctrinal aux frontières explicitement définies — et défendues.[20][4][11]
Les textes métapsychologiques (1915)
En 1915, alors que la guerre a raréfié les patients et suspendu la vie congrésiste, Freud se consacre à un vaste projet de systématisation théorique : la Métapsychologie. Il prévoit douze essais ; seuls cinq seront publiés :[21]
- Pulsions et destins des pulsions (Triebe und Triebschicksale) : une théorisation rigoureuse de la pulsion, définie par sa source, sa poussée, son but et son objet, et de ses quatre destins (renversement en son contraire, retournement sur la personne propre, refoulement, sublimation).
- Le refoulement (Die Verdrängung) : une formalisation du mécanisme central de la psychanalyse, distinguant le refoulement originaire du refoulement « après-coup ».
- L'inconscient (Das Unbewußte) : l'exposé le plus systématique de la première topique (inconscient, préconscient, conscient) et de ses propriétés.
- Complément métapsychologique à la théorie du rêve et Deuil et mélancolie (Trauer und Melancholie), ce dernier texte introduisant une réflexion majeure sur l'identification au objet perdu et l'autoagression du moi — prémisse de la deuxième topique.
Ces textes constituent le socle métapsychologique de la psychanalyse freudienne. Ils fixent le vocabulaire, les concepts et les modèles qui organiseront la discipline pour les décennies à venir.
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5. Le déclenchement de la guerre (1914)
Le 28 juin 1914, l'archiduc François-Ferdinand est assassiné à Sarajevo. En quelques semaines, l'Europe bascule dans la guerre. Le congrès international de psychanalyse, prévu à Dresde en septembre, est annulé.[22]
La guerre désorganise profondément le mouvement psychanalytique. Les analystes se retrouvent dans des camps ennemis : Abraham et Eitingon servent l'Allemagne, Jones est en Angleterre, Ferenczi est mobilisé dans l'armée austro-hongroise. La communication entre les sections nationales de l'API devient quasi impossible. Deux des trois fils de Freud — Martin et Ernst — sont envoyés au front ; son gendre Max Halberstadt également.[23][22]
Freud lui-même, comme beaucoup d'intellectuels européens, est d'abord saisi par un bref élan patriotique. Il écrit à Ferenczi avoir « fait don de toute [sa] libido à l'Autriche-Hongrie ». Mais cette ferveur se dissipe très vite. Dès la fin du mois d'août 1914, il confie à Ferenczi que sa « libido tourne à la rage » et que la désillusion s'installe.[22][23]
En mars-avril 1915, Freud rédige ses Considérations actuelles sur la guerre et la mort (Zeitgemässes über Krieg und Tod), un texte où il analyse la « désillusion » provoquée par la guerre et la modification du rapport collectif à la mort. La barbarie des nations « civilisées » y est interprétée non comme une régression, mais comme la révélation d'une agressivité pulsionnelle toujours présente sous le vernis de la culture — une réflexion qui préfigure directement Au-delà du principe de plaisir (1920) et Le malaise dans la culture (1930).[23]
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6. La psychanalyse en 1915 : ce qui attend le mouvement
À la fin de 1915, la psychanalyse se trouve dans une position paradoxale. D'un côté, le mouvement est durement éprouvé : les dissidences ont emporté Adler, Stekel et Jung ; la guerre a interrompu les congrès, dispersé les analystes, tari le flot des patients. Freud lui-même, à cinquante-neuf ans, traverse une période d'inquiétude personnelle — pour ses fils au front — et de relative solitude intellectuelle.[22]
De l'autre, l'édifice théorique n'a jamais été aussi solide. Les textes métapsychologiques de 1915 offrent une systématisation de la psychanalyse qui sera le socle de tout le développement ultérieur. Les concepts fondamentaux sont désormais en place :
- L'inconscient comme système régi par des lois propres (processus primaire, absence de contradiction, intemporalité), distinct du préconscient et du conscient.
- Le refoulement comme mécanisme central de la formation des symptômes et de la vie psychique normale.
- La pulsion (Trieb), définie dans sa quadruple dimension (source, poussée, but, objet), articulée au dualisme pulsionnel (pulsions sexuelles contre pulsions d'autoconservation).
- Le narcissisme, qui redistribue la théorie de la libido en distinguant investissement du moi et investissement d'objet, et prépare la deuxième topique.
- Le complexe d'Œdipe, confirmé comme clé de voûte de la névrose, mais aussi étendu à la culture (Totem et Tabou).
- Le transfert, reconnu comme levier fondamental de la cure analytique, formalisé dans les écrits techniques de 1912‑1915.
Ce qui attend la psychanalyse au sortir de la guerre, c'est une profonde reconfiguration. Les névroses de guerre (« névroses traumatiques ») poseront des questions auxquelles la théorie de la libido ne pourra répondre sans remaniement. Freud en tirera, en 1920, l'hypothèse de la pulsion de mort et la refonte de son dualisme pulsionnel. La deuxième topique (ça, moi, surmoi) viendra, au début des années 1920, redessiner l'architecture de l'appareil psychique. Et les disciples restés fidèles — Abraham, Ferenczi, Jones, Rank, Sachs — développeront, chacun à leur manière, les prolongements cliniques et théoriques de l'œuvre freudienne, ouvrant la voie aux courants qui structureront la psychanalyse au XX^e siècle : la psychanalyse des enfants (Melanie Klein, Anna Freud), la théorie des relations d'objet, les développements du moi, et bien sûr, plus tard, le retour à Freud proposé par Jacques Lacan.
En 1915, la psychanalyse est blessée mais vivante. Le travail solitaire de Freud, au cœur de la guerre, prépare silencieusement les transformations décisives qui l'attendent.
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Sources principales :
- Articles publiés sur le blogue de psychologues-montreal.net : La psychanalyse entre 1905 et 1910 ; Freud et Jung : d'une amitié fondatrice à la naissance de la psychologie analytique ; Freud et Adler : du cercle viennois à la psychologie individuelle.
- Wikipedia francophone et anglophone : Totem et Tabou, Association psychanalytique internationale, Secret committee (psychoanalysis), Imago (revue), Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, Histoire de la psychanalyse, Sigmund Freud.
- Encyclopédie de la psychanalyse (encyclopedia.com) : Secret Committee, Jahrbuch der Psychoanalyse.
- Société psychanalytique de Paris (spp.asso.fr) : Le narcissisme chez Freud.
- Freudfile.org, PEP-Web, et sources académiques diverses.
Sources
[1] Secret Committee https://www.encyclopedia.com/psychology/dictionaries-thesauruses-pictures-and-press-releases/secret-committee
[3] Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische ... https://pep-web.org/browse/JPPF/volumes
[4] Jahrbuch der Psychoanalyse | Encyclopedia.com https://www.encyclopedia.com/psychology/dictionaries-thesauruses-pictures-and-press-releases/jahrbuch-der-psychoanalyse
[5] Zentralblatt für Psychoanalyse - II. Jahrgang 1912 https://zentralbuchhandlung.de/shop/i/zentralblatt-fuer-psychoanalyse-ii-jahrgang-1912-sfb-001501-aq-1501.html
[6] Who was Wilhelm Stekel? https://www.therapyroute.com/article/who-was-wilhelm-stekel-by-b-nitzschke
[7] Imago: Zeitschrift für Anwendung der Psychoanalyse auf die Geisteswissenschaften – digital https://www.ub.uni-heidelberg.de/Englisch/fachinfo/kunst/zeitschriften/imago.html
[9] Psychoanalytische Zeitschriften - Wikipedia https://de.wikipedia.org/wiki/Psychoanalytische_Zeitschriften
[10] Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse: Inhalt 1913-1941 https://www.psyalpha.net/de/internationale-zeitschrift-fuer-psychoanalyse-inhalt-1913-1941
[11] Comment on fonde une science nouvelle https://books.openedition.org/psn/3041
[12] Wilhelm Stekel - Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/Wilhelm_Stekel
[13] Freud: allievi, dissensi e disillusioni https://www.psicoanalisi.it/freud-2/allievi-dissensi-e-disillusioni/2795/
[14] Le cas Schreber, analyse d'un récit de passion https://institutfrancaisdepsychanalyse.com/le-cas-schreber-analyse-dun-recit-de-passion/
[15] Fiche de lecture de l'oeuvre de S. Freud : Tome X, Le cas ... https://www.juliebillouin.fr/details-fiche+de+lecture+de+l+oeuvre+de+s+freud+tome+x+le+cas+schreber+1911-43
[17] Totem et Tabou — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Totem_et_Tabou
[18] Fiche de lecture de l'oeuvre de S. Freud : Tome XI, Totem ... https://www.juliebillouin.fr/details-fiche+de+lecture+de+l+oeuvre+de+s+freud+tome+xi+totem+et+tabou+1913-253
[20] Histoire de la psychanalyse — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_psychanalyse
[21] Texte Refoulement 1915 | PDF | Sigmund Freud https://www.scribd.com/doc/224449965/Texte-Refoulement-1915
[22] Années noires https://www.pourlascience.fr/sr/dossier/annees-noires-5055.php
[23] S.Freud : Actuelles sur la guerre et sur la mort (1915) https://www.lesauterhin.eu/freud-actuelles-guerre-mort-1915/
[24] Imago: Zeitschrift für Anwendung der Psychoanalyse auf die ... https://www.ub.uni-heidelberg.de/fachinfo/kunst/zeitschriften/imago.html
[26] Fiche de lecture de l'oeuvre de S. Freud : Tome XI, Totem ... https://www.juliebillouin.fr/details-fiche+de+lecture+de+l+oeuvre+de+s+freud+tome+xi+totem+et+tabou+1913-40
[27] Sigmund Freud - The Secret Committee https://www.freudfile.org/secret_committee.html
[28] TOTEM et TABOU https://www.anthropomada.com/bibliotheque/Sigmund-FREUD.pdf
[29] Psychanalyse https://fr.wikipedia.org/wiki/Psychanalyse
[30] Freud's break with Jung: the crucial role of Ernest Jones https://pep-web.org/browse/document/fa.001l.0007a
[31] TOTEM TABOU FREUD ET SYNCHRONICITE https://psychaanalyse.com/pdf/TOTEM%20TABOU%20FREUD%20ET%20SYNCHRONICITE.pdf
[33] Freud, S. (1911). I. Case History pp 12 – 34 in Psycho-Analytic Notes on an Autobiographical Account of a Case of Paranoia https://dravni.co.il/wp-content/uploads/2015/11/Freud-S.-1911.-I.-Case-History-Schreber-Case.pdf
[34] Théories psychanalytiques. Théorie freudienne des pulsions… http://grumlidesforets.free.fr/cours%20psycho/L2%20psycho/sem1/4/psychanalyse2/Th%E9ories%20psychanalytiques.%20Th%E9orie%20freudienne%20des%20pulsions.%20Cours%205.pdf
[35] Caso Schreber. Puntualizaciones...Acerca del mecanismo paranoico/Apéndice. Freud (1911 [1910]) https://www.youtube.com/watch?v=oo6N9z4MoGs
[36] LE NARCISSISME DANS L'ŒUVRE FREUDIENNE https://www.nussberger-psy-metz.com/post/le-narcissisme-dans-l-%C5%93uvre-freudienne
[39] freud http://maratavarespsictics.pbworks.com/w/file/fetch/74438051/99170798-FREUD-S-OC-Vol-10-O-Caso-Schreber-e-Outros-Textos-1911-1913.pdf
[41] Théories psychanalytiques. Pour introduire le narcissisme. ... http://grumlidesforets.free.fr/cours%20psycho/L2%20psycho/sem1/4/psychanalyse2/Th%E9ories%20psychanalytiques.%20Pour%20introduire%20le%20narcissisme.%20Cours%207.pdf
[42] Schreber - Freud (sobre un caso de paranoia descrito autobiográficamente) https://www.youtube.com/watch?v=3vJQ5yZQQFs
[43] Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse - Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/Internationale_Zeitschrift_f%C3%BCr_Psychoanalyse
[44] Freud - Texte fondateur - Philo5 https://www.philo5.com/Les%20philosophes%20Textes/Freud_L'Inconscient.htm
[45] Sign@l - Freud, la psychanalyse et le « tournant » de la première guerre mondiale https://signal.sciencespo-lyon.fr/article/682702/Freud-la-psychanalyse-et-le--tournant--de-la-premiere-guerre-mondiale
[46] Sigmund Freud — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Sigmund_Freud
[47] Le feu et la folie - Freud face à la guerre de 1914-1918 https://books.openedition.org/pur/46236?lang=en
[49] L'inconscient https://psychaanalyse.com/pdf/texte_inconscient.pdf
[50] Textes de Freud http://pierre.campion2.free.fr/mornej_freudtextes.htm
[51] [PDF] Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique https://psychaanalyse.com/pdf/Contribution_a_l_histoire_du_mouvement_psychanalytique_freud.pdf
[52] Microsoft Word - freud_texte_refoulement.docx https://www.psychaanalyse.com/pdf/texte_refoulement.pdf
[53] l'auto-analyse approfondie de Sigmund Freud https://journals.openedition.org/rgi/801?lang=en
[56] The Strange Case of Dr Stekel and Sigmund Freud https://www.historiesofpsychoanalysis.com/pdf/Kuhn-1998-A-pretty-piece-of-treachery-113.pdf
[57] Jahrbuch der Psychoanalyse: Inhalt 1909 - 1914 https://www.psyalpha.net/de/jahrbuch-der-psychoanalyse-inhalt-1909-1914
[58] Daniel-Paul Schreber - une étude de cas clinique. ... https://r-libre.teluq.ca/1412/1/Daniel-Paul%20Schreber%20-%20une%20%C3%A9tude%20de%20cas%20clinique.docx
[59] Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen https://zentralbuchhandlung.de/shop/i/jahrbuch-fuer-psychoanalytische-und-psychopathologische-forschungen-sfb-008901-8901.html
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