La psychanalyse entre 1915 et 1920 : de la Métapsychologie à la pulsion de mort

Les articles précédents publiés sur le blogue du Regroupement Psychologues Montréal ont retracé l'histoire de la psychanalyse depuis ses origines : les premières publications fondatrices (1900‑1905), l'expansion internationale du mouvement (1905‑1910), les ruptures avec Adler, avec Stekel et avec Jung (1910‑1914), la création du comité secret et les grands textes de la période — Totem et Tabou, Pour introduire le narcissisme, la Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique. Un article a également été consacré à Sándor Ferenczi, « l'enfant terrible » de la psychanalyse, dont le lien privilégié avec Freud traverse toute cette période.

En 1915, la psychanalyse se trouve dans une position paradoxale. L'édifice théorique n'a jamais été aussi cohérent — les textes métapsychologiques qui paraissent cette année-là en fixent les fondements —, mais le mouvement est durement éprouvé : la guerre a dispersé les analystes, interrompu les congrès, tari le flot des patients. Les cinq années qui séparent 1915 de 1920 constituent pourtant l'une des périodes les plus décisives de l'œuvre freudienne. Freud y achève la systématisation de sa « première topique », prononce ses célèbres Conférences d'introduction à la psychanalyse, publie le cas de l'Homme aux loups, traverse l'épreuve de la guerre — puis, en 1920, opère un tournant théorique radical avec Au-delà du principe de plaisir, qui inaugure la seconde topique et le nouveau dualisme pulsionnel.

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1. Un contexte particulier : la guerre comme catalyseur



La « longue nuit polaire »



Cette période est indissociable de la Première Guerre mondiale. Dès l'été 1914, comme le rappelait l'article sur la période 1910‑1915, Freud avait été brièvement saisi par l'enthousiasme patriotique — « j'ai fait don de toute ma libido à l'Autriche-Hongrie » —, avant que la désillusion ne s'installe en quelques semaines. Au cœur de l'hiver 1914‑1915, il écrit à Karl Abraham une phrase qui résume l'atmosphère de ces années : « C'est une longue nuit polaire, et il faut patienter jusqu'au lever du soleil ».[1][2]

Paradoxalement, la guerre, qui raréfie les patients — plusieurs ayant été mobilisés ou ayant quitté Vienne —, laisse à Freud un temps considérable pour théoriser. Les mois qui suivent l'entrée en guerre sont d'une fécondité intellectuelle remarquable : entre novembre 1914 et l'été 1915, Freud rédige l'essentiel de ses textes métapsychologiques, puis, dès l'automne 1915, entame les conférences qui deviendront son œuvre de synthèse la plus célèbre.[2][3][4]

Le mouvement psychanalytique sous la guerre



La guerre désorganise profondément les structures institutionnelles créées dans la décennie précédente. Les analystes se retrouvent dans des camps ennemis : Abraham et Eitingon servent l'Allemagne, Jones est en Angleterre, Ferenczi est mobilisé comme médecin militaire dans l'armée austro-hongroise. Les congrès sont suspendus — aucun ne se tiendra entre Munich (1913) et Budapest (1918). La communication entre les sections nationales de l'API devient quasi impossible ; seules les Rundbriefe (lettres circulaires) du comité secret, évoquées dans l'article précédent, maintiennent un fil entre les membres du cercle restreint.[2]

Deux des trois fils de Freud — Martin et Ernst — sont au front ; son gendre Max Halberstadt également. L'anxiété paternelle est constante. La revue Imago souffre d'un manque d'articles ; les revues psychanalytiques paraissent de façon irrégulière. C'est dans ce contexte de pénurie et d'isolement que Freud produit certains de ses textes les plus importants.[5][2]

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2. 1915 : l'année de la Métapsychologie



Le projet initial



C'est le grand chantier théorique de la période. Sous le terme de « métapsychologie », Freud entend élaborer une synthèse systématique des fondements de la psychanalyse — une description complète des processus psychiques sous leur triple aspect dynamique (jeu des forces pulsionnelles), topique (appartenance à l'une des instances — inconscient, préconscient, conscient) et économique (circulation et répartition de l'énergie psychique).[3][6]

Freud prévoit à l'origine un ouvrage ambitieux, provisoirement intitulé Préliminaires à une métapsychologie, comprenant douze essais. Du mois de novembre 1914 à l'été 1915, il travaille à cette série avec une intensité remarquable. Mais le grand traité ne verra jamais le jour sous la forme prévue.[6][3]

Les cinq essais publiés



Seuls cinq de ces essais ont été publiés — les trois premiers en 1915 dans l'Internationale Zeitschrift für ärztliche Psychoanalyse, les deux suivants en 1917 :[7][3]

- Pulsions et destins des pulsions (Triebe und Triebschicksale, 1915) : Freud y propose une définition rigoureuse de la pulsion, concept situé à la frontière du somatique et du psychique, défini selon quatre paramètres — la source (organique), la poussée (force constante), le but (satisfaction) et l'objet (ce par quoi la pulsion atteint son but). Il y explore les quatre destins possibles de la pulsion : le renversement en son contraire (par exemple l'amour en haine), le retournement sur la personne propre, le refoulement et la sublimation.[8]

- Le refoulement (Die Verdrängung, 1915) : Freud y formalise le mécanisme central de la psychanalyse, distinguant le refoulement originaire (Urverdrängung) — qui constitue un premier noyau inconscient auquel viennent ensuite s'agréger d'autres contenus — du refoulement proprement dit (Nachdrängung), qui opère « après coup » en attirant dans l'inconscient les représentations associées au noyau refoulé.[3]

- L'inconscient (Das Unbewußte, 1915) : c'est l'exposé le plus systématique de la première topique. L'appareil psychique y est décrit comme composé de trois systèmes — inconscient (Ics), préconscient (Pcs) et conscient (Cs) — dotés chacun de propriétés spécifiques. Freud y caractérise le système inconscient par l'absence de contradiction, l'intemporalité, le processus primaire (déplacement et condensation de l'énergie) et le remplacement de la réalité extérieure par la réalité psychique.[9]

- Complément métapsychologique à la théorie du rêve (1917) : Freud y reprend et approfondit sa théorie du rêve à la lumière des concepts métapsychologiques nouvellement formalisés, en insistant sur la régression topique (du préconscient vers l'inconscient) et la régression formelle (du verbal vers le visuel).[7][3]

- Deuil et mélancolie (Trauer und Melancholie, 1917) : c'est l'un des textes les plus influents de toute l'œuvre freudienne. Rédigé en 1915 et soumis à Ferenczi et à Abraham avant sa publication, il établit une comparaison entre le deuil normal et la mélancolie pathologique. Dans le deuil, le sujet perd un objet aimé et accomplit progressivement un travail de deuil : la libido est lentement détachée de l'objet perdu. Dans la mélancolie, le sujet ne parvient pas à ce détachement ; au lieu de renoncer à l'objet, il s'identifie à lui — « l'ombre de l'objet tombe sur le moi », écrit Freud dans une formule célèbre. Le moi, devenu le lieu même de l'objet perdu, se retourne contre lui-même : les reproches adressés à l'objet deviennent des auto-reproches. Ce texte jette les bases de la réflexion ultérieure sur le surmoi et ouvre la voie aux travaux d'Abraham et de Klein sur les positions dépressives.[10][11]

Les sept essais disparus



Les correspondances de Freud nous apprennent qu'il porta à un degré plus ou moins avancé d'achèvement sept autres chapitres durant le printemps et l'été 1915. Leurs titres nous sont connus : La conscience, L'angoisse (L'hystérie d'angoisse), L'hystérie de conversion, La névrose obsessionnelle, La sublimation, La projection et les Névroses de transfert : une synthèse.[6][3]

Ces manuscrits ont disparu sans laisser de traces. On admet aujourd'hui que Freud les a détruits. En novembre 1917, il écrit à Ferenczi une phrase qui laisse peu de doute sur son geste : « Le reste ne mérite que suppression et silence ».[3]

Un heureux hasard viendra pourtant tempérer cette perte. En 1983, l'historienne Ilse Grubrich-Simitis, travaillant à Londres à la publication de la correspondance Freud-Ferenczi, découvre, joint à une lettre de Freud datée du 28 juillet 1915, le manuscrit inédit du douzième essai, consacré aux névroses de transfert. Dans la lettre d'accompagnement, Freud avait écrit : « Je vous envoie l'ébauche du XII^e exposé, qui vous intéressera certainement. Vous pouvez le jeter ou le conserver ». Ferenczi l'avait conservé.[3]

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3. Considérations actuelles sur la guerre et la mort (1915)



En mars et avril 1915, entre deux essais métapsychologiques, Freud rédige ses Considérations actuelles sur la guerre et la mort (Zeitgemässes über Krieg und Tod), publiées dans la revue Imago.[12][5]

Le texte se compose de deux essais. Le premier, « La désillusion causée par la guerre », analyse l'effondrement des idéaux de civilisation : les nations « civilisées » se révèlent capables d'une barbarie que personne n'avait prédite. Freud y propose une interprétation psychanalytique saisissante : cette brutalité n'est pas une régression à un stade antérieur ; elle est la révélation d'une agressivité pulsionnelle toujours présente sous le vernis de la culture. « En réalité, les hommes ne sont pas tombés aussi bas que nous le craignions, parce qu'ils n'étaient jamais montés aussi haut que nous le croyions ».[13][5]

Le second essai, « Notre rapport à la mort », prolonge une réflexion que Freud avait amorcée dans Totem et Tabou : « Notre propre mort ne nous est pas représentable », écrit-il. La guerre contraint chacun à reconnaître la réalité de la mort — la sienne propre et celle de l'être aimé —, ce que la culture de paix avait permis de refouler.[1][12]

Ce texte, relativement bref, est d'une importance considérable pour la suite de l'œuvre. La réflexion sur l'agressivité collective, sur le « retour du refoulé » à l'échelle des peuples et sur la mort comme horizon irréductible de la condition humaine prépare directement les grandes élaborations ultérieures — Au-delà du principe de plaisir (1920), Psychologie des masses et analyse du moi (1921), Le malaise dans la culture (1930).

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4. 1916‑1917 : les Conférences d'introduction à la psychanalyse



À partir du semestre d'hiver 1915‑1916, Freud entreprend de prononcer une série de vingt-huit conférences à l'Université de Vienne, dans l'amphithéâtre de la clinique psychiatrique de l'hôpital général. Les cours ont lieu le samedi soir, devant un auditoire « composé de médecins et de profanes des deux sexes » — une soixantaine d'auditeurs au début, une centaine par la suite. Freud parle sans notes et décide, pour la première fois, de transcrire ses leçons en vue d'une publication.[4][14]

Les Conférences d'introduction à la psychanalyse (Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse), publiées en trois parties puis en un volume en 1916‑1917, se déploient avec une pédagogie remarquable en trois groupes :

- Les actes manqués (quatre leçons) : reprenant la matière de la Psychopathologie de la vie quotidienne, Freud y démontre l'existence de processus inconscients dans les phénomènes les plus banals — lapsus, oublis, méprises.[15][4]
- Le rêve (onze leçons) : synthèse récapitulative de L'Interprétation du rêve, enrichie de nouveaux développements sur le symbolisme et les fantasmes originaires.[16][15]
- Théorie générale des névroses (treize leçons) : Freud y expose la théorie de la libido, des stades de développement psychosexuel, du transfert, de la résistance et de la formation des symptômes, et consacre la dernière leçon à la thérapeutique analytique — ses principes, ses conditions, ses limites.[15][16]

Ces leçons correspondent, comme Freud l'écrira plus tard dans la préface des Nouvelles conférences (1933), à « non seulement une introduction à la psychanalyse, mais aussi la majeure partie de son contenu ». C'est l'œuvre de vulgarisation la plus complète de sa pensée à ce stade — et de loin la plus lue. Traduite en seize langues du vivant de Freud, elle connaît un succès international considérable et demeure aujourd'hui l'un des textes les plus accessibles pour aborder l'ensemble de la théorie freudienne.[14][4]

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5. 1918 : l'Homme aux loups et le congrès de Budapest



Extrait de l'histoire d'une névrose infantile (1918)



En 1918, Freud publie le dernier et le plus complexe de ses cinq grands cas cliniques : l'Homme aux loups (Aus der Geschichte einer infantilen Neurose). L'analyse de Sergueï Pankejeff, un jeune homme russe très fortuné souffrant d'une névrose obsessionnelle gravissime, s'était déroulée entre 1910 et 1914 — c'est la plus longue cure relatée par Freud.[17][18]

Le cas est centré sur l'analyse d'un rêve d'enfance — le célèbre rêve des loups : l'enfant, âgé de quatre ans, voit par sa fenêtre ouverte six ou sept loups blancs assis sur les branches d'un grand noyer, immobiles, le regardant fixement. Par un patient travail d'associations et de reconstructions, Freud rapporte ce rêve à une scène primitive (Urszene) : l'enfant, vers l'âge d'un an et demi, aurait assisté au coït de ses parents. L'incompréhensible de cette scène, revécu après coup (Nachträglichkeit), aurait constitué le noyau traumatique de la névrose.[18][17]

Le texte a aussi une dimension polémique : comme le relèvent plusieurs commentateurs, l'Homme aux loups s'inscrit « sur fond de rivalité entre Freud et Jung ». Freud y réaffirme la centralité de la sexualité infantile et de la scène primitive — c'est-à-dire la réalité (au moins psychique) des événements sexuels de l'enfance — contre les tentatives de Jung pour réduire la libido à une énergie psychique générale et les mythes à des archétypes transpersonnels.[17][18]

Le congrès de Budapest (28‑29 septembre 1918)



L'un des événements les plus significatifs de cette période est le V^e Congrès international de psychanalyse, qui se tient à Budapest les 28 et 29 septembre 1918 — le premier depuis cinq ans de guerre.[19][20]

Organisé par Anton von Freund, riche industriel et brasseur hongrois devenu mécène du mouvement psychanalytique, et par Ferenczi lui-même, le congrès ne peut réunir que des représentants des puissances centrales (Autriche-Hongrie, Allemagne) — Jones et les analystes des pays de l'Entente ne peuvent y participer. Mais un fait nouveau, lourd de conséquences, marque cette réunion : des représentants officiels des instances dirigeantes des puissances centrales y assistent, intéressés par ce que la psychanalyse pourrait apporter au traitement des névroses de guerre.[20][21][22]

Le thème principal du congrès est en effet constitué par le traitement psychanalytique des névroses de guerre. Trois communications centrales y sont présentées :[19][20]

- Freud prononce l'introduction générale, dans laquelle il souligne la convergence entre les névroses de guerre et les névroses de paix : les mêmes mécanismes — conflit pulsionnel, fixation, régression — sont à l'œuvre dans les deux cas.
- Karl Abraham présente sa « Contribution à la psychanalyse des névroses de guerre », qui défend l'idée que la « disposition névrotique » du soldat joue un rôle déterminant dans l'apparition des symptômes.[23][19]
- Sándor Ferenczi présente le rapport général de la réunion, où il esquisse des innovations techniques qui deviendront, comme le rappelait l'article du blogue consacré à Ferenczi, la technique active.[20][23]

Le résultat, « riche d'espoir » selon les mots de Freud, est l'engagement de mettre en place des centres psychanalytiques au sein des armées, où des médecins formés à l'analyse pourraient étudier et traiter ces affections. Mais l'armistice survient deux mois plus tard, et ces projets ne seront jamais réalisés.[20]

Ferenczi est élu président de l'API lors de ce congrès — une reconnaissance de son rôle central et de l'importance de la psychanalyse hongroise à ce moment précis de l'histoire du mouvement.[22]

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6. Les tournants de 1919‑1920



La fondation de l'Internationaler Psychoanalytischer Verlag (1919)



Un événement institutionnel majeur intervient au lendemain de la guerre. Lors du congrès de Budapest, Anton von Freund avait annoncé une donation considérable destinée à financer la publication des travaux psychanalytiques. En janvier 1919, Otto Rank obtient la licence éditoriale et fonde l'Internationaler Psychoanalytischer Verlag (Maison d'édition psychanalytique internationale), basée à Vienne.[21][24][25]

La maison d'édition reprend la publication des revues Imago et de l'Internationale Zeitschrift, que Hugo Heller ne pouvait plus assurer dans la situation économique catastrophique de l'Autriche d'après-guerre. Elle publiera également les livres de Freud et de ses collaborateurs, ainsi que, sous la direction d'Ernest Jones, une branche anglophone — l'International Psycho-Analytical Press — qui éditera l'International Journal of Psycho-Analysis et les premières traductions autorisées de Freud en anglais par James Strachey.[24][26]

Freud lui-même mesurera l'importance de cet outil : « Sans maison d'édition, nous serions impuissants » (ohne Verlag wären wir ohnmächtig), écrira-t-il à Ferenczi en 1932.[26]

1920 : deuils et tournant théorique



L'année 1920 s'ouvre sur une série de pertes qui frappent Freud personnellement. Le 20 janvier, Anton von Freund meurt d'un cancer à l'âge de 39 ans — Freud rédige une notice nécrologique émue pour cet « homme providentiel » du mouvement. Cinq jours plus tard, le 25 janvier, sa fille Sophie Halberstadt-Freud, âgée de 26 ans, meurt à Hambourg d'une pneumonie grippale foudroyante — l'une des dernières victimes de la pandémie de grippe dite « espagnole ». Freud n'a pas pu se rendre à son chevet, les liaisons ferroviaires étant interrompues. Il annonce sa mort à sa mère en ces termes : « Aujourd'hui à midi nous avons reçu la nouvelle que notre chère douce Sophie est morte à Hambourg ».[27][28][21]

Il écrira au pasteur Pfister : « la pneumonie grippale nous a enlevé notre fille Sophie […] comme si elle n'avait jamais existé ». Et dans une autre lettre, avec la lucidité douloureuse qui le caractérise : « C'est le deuil qui se fera comme il pourra ».[27]

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7. Au-delà du principe de plaisir (1920) : le grand tournant



C'est dans ce contexte de deuils personnels et de bilan d'après-guerre que Freud achève, au cours de l'année 1919, son texte le plus spéculatif et le plus décisif : Au-delà du principe de plaisir (Jenseits des Lustprinzips), publié en 1920 à Leipzig par l'Internationaler Psychoanalytischer Verlag.[29][30]

La compulsion de répétition



Le point de départ est clinique. Freud observe que de nombreux comportements humains ne s'expliquent pas par la recherche du plaisir ni par son substitut, le principe de réalité. Trois phénomènes retiennent particulièrement son attention :[31][29]

- Les rêves traumatiques des soldats revenus du front, qui rejouent inlassablement les scènes d'effroi — au lieu de satisfaire un désir, comme le voudrait la théorie classique du rêve.[29][31]
- La compulsion de répétition observée dans la cure analytique : certains patients reproduisent sans cesse, dans le transfert et dans la vie, des situations douloureuses, des scénarios d'échec, des conflits destructeurs, comme s'ils étaient « poussés par un démon ».[32][29]
- Le jeu de la bobine (fort-da) : Freud observe son petit-fils Ernst, alors âgé d'un an et demi — le fils de Sophie —, qui joue à lancer une bobine attachée à une ficelle par-dessus le bord de son lit en prononçant « fort ! » (« parti ! »), puis à la ramener à lui en s'écriant « da ! » (« là ! »). L'enfant répète inlassablement ce jeu, qui met en scène la disparition et le retour de l'objet — c'est-à-dire, pour Freud, le départ et le retour de la mère.[33][34]

La pulsion de mort



Ces observations conduisent Freud à formuler l'une de ses hypothèses les plus radicales et les plus controversées. Si des comportements se situent « au-delà du principe de plaisir », c'est qu'il existe dans la vie psychique des tendances plus fondamentales que la recherche de la satisfaction. Freud postule alors un nouveau dualisme pulsionnel, qui remplace celui de 1910‑1915 (pulsions sexuelles contre pulsions d'autoconservation) :[30][31][29]

- Les pulsions de vie (Éros) : elles regroupent désormais les pulsions sexuelles et les pulsions d'autoconservation. Elles tendent à la liaison, à la complexification, à la conservation et à la reproduction de la vie.
- La pulsion de mort (Thanatos, bien que Freud n'emploie pas lui-même ce terme) : elle représente une tendance fondamentale de tout organisme vivant à retourner à l'état inorganique, à réduire les tensions à zéro, à répéter et à détruire. « Le but de toute vie est la mort », écrit Freud dans une formule saisissante.[30][29]

Le dualisme pulsionnel de 1920 est ainsi radicalement différent de celui de 1915. Ce n'est plus un conflit entre deux types de pulsions coexistant dans un même appareil psychique, mais un conflit entre deux principes ontologiques — la vie et la mort, la liaison et la déliaison, Éros et la destruction.

Une réception controversée



Le texte, que Freud lui-même présente comme « spéculatif » — « rédigé dans une attitude de curiosité bienveillante » —, suscite immédiatement la controverse au sein même du mouvement psychanalytique. Jones, Abraham et Ferenczi expriment des réserves. La pulsion de mort restera l'un des concepts les plus débattus de toute l'histoire de la psychanalyse : acceptée avec enthousiasme par Melanie Klein, qui en fera un pilier de sa théorie, elle sera rejetée ou fortement relativisée par de nombreux analystes, avant que Lacan ne lui donne un nouveau souffle théorique en l'articulant à la notion de « jouissance ».[31][30]

Un commentateur influent a formulé l'enjeu de ce tournant avec netteté : « Si Freud était mort en 1915, on aurait un tableau complet de la psychanalyse sous sa forme classique. » La période 1915‑1920 est donc celle d'une transition entre la psychanalyse « classique » — centrée sur le conflit entre désir et refoulement, sur la sexualité infantile et sur le principe de plaisir — et une refondation profonde de ses bases théoriques, qui donnera naissance, dans les années 1920, à la seconde topique (ça, moi, surmoi) et à une pensée renouvelée de l'agressivité, de la répétition et de la mort.

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8. Conclusion : la psychanalyse à l'aube des années 1920



En cinq ans, de 1915 à 1920, la psychanalyse a traversé la guerre et en est sortie profondément transformée — à la fois dans ses structures institutionnelles et dans ses fondements théoriques.

Sur le plan institutionnel, le mouvement a été durement éprouvé, mais il a survécu. L'API a maintenu son existence grâce au comité secret et aux Rundbriefe ; le congrès de Budapest (1918) a montré que les névroses de guerre offraient un terrain de validation clinique nouveau ; la fondation de l'Internationaler Psychoanalytischer Verlag (1919) a donné au mouvement une infrastructure éditoriale indépendante. À partir de 1920, la psychanalyse est prête à reprendre son expansion — vers Berlin (où Abraham et Eitingon fonderont le premier institut de formation en 1920), vers Londres (où Jones continue de structurer la psychanalyse anglophone), vers Budapest (malgré les bouleversements politiques de la Hongrie d'après-guerre).

Sur le plan théorique, le paysage est radicalement nouveau. Les concepts établis en 1915 — la première topique, le refoulement, la pulsion et ses destins, l'inconscient comme système — restent en place, mais ils sont désormais encadrés par un horizon théorique plus vaste :

- Le narcissisme (1914) avait déjà fissuré le premier dualisme pulsionnel en montrant que le moi lui-même peut être objet d'investissement libidinal.
- Deuil et mélancolie (1917) avait introduit l'identification à l'objet perdu, ouvrant la voie à une théorie du surmoi.
- Au-delà du principe de plaisir (1920) pose la compulsion de répétition et la pulsion de mort comme principes irréductibles au plaisir, inaugurant le second dualisme pulsionnel.

Ces trois lignes convergent vers la grande synthèse des années 1920 : Le moi et le ça (1923), qui introduira la seconde topique et redistribuera l'ensemble de la théorie freudienne autour du ça, du moi et du surmoi. Mais ce sera l'objet des articles à venir sur le blogue.

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Sources principales :
- Articles publiés sur le blogue de psychologues-montreal.net : La psychanalyse entre 1905 et 1910 ; Freud et Jung ; Freud et Adler ; Sándor Ferenczi.
- psychanalyse.be : « Notes de lecture — Métapsychologie ».
- Wikipedia francophone : Introduction à la psychanalyse ; Au-delà du principe de plaisir ; Considérations actuelles sur la guerre et la mort ; Deuil et mélancolie ; Jeu de la bobine ; Anton von Freund.
- Wikipedia anglophone : Introduction to Psychoanalysis ; Thoughts for the Times on War and Death.
- Société Psychanalytique de Paris (spp.asso.fr).
- Revue-interrogations.org : « Au-delà du principe de plaisir : l'introduction du dualisme pulsionnel ».
- Françoise Coblence, « Freud et la guerre », in Arts & Sociétés, Sciences Po (2016).
- Payot : Métapsychologie (présentation éditoriale).
- Gallimard : Conférences d'introduction à la psychanalyse (présentation éditoriale).
- Pour la Science : « Années noires » (dossier Freud et la guerre 1914‑1918).
- Freud, S., Introduction à La psychanalyse des névroses de guerre (1919), in psycha.ru.
- Encyclopedia.com : Internationaler Psychoanalytischer Verlag ; Freund Toszeghy, Anton von.
- Freud Museum (Vienne) : « 1920/2020 : Freud and Pandemic ».

Sources
[1] S.Freud : Actuelles sur la guerre et sur la mort (1915) https://www.lesauterhin.eu/freud-actuelles-guerre-mort-1915/
[2] Couverture https://medias.pourlascience.fr/api/v1/files/5a82a55b8fe56f4a3a18ea88?alt=file
[3] Notes de lecture - psychanalyse•be https://www.psychanalyse.be/article/notes-de-lecture-89/
[4] Introduction à la psychanalyse — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Introduction_%C3%A0_la_psychanalyse
[5] n° 62 | Freud et la guerre | Françoise Coblence - Sciences Po https://www.sciencespo.fr/artsetsocietes/fr/archives/1184
[6] Métapsychologie https://www.payot-rivages.fr/payot/livre/m%C3%A9tapsychologie-9782228932356
[7] Complément métapsychologique à la théorie du rêve https://www.psychaanalyse.com/pdf/texte_presentation_complement_metapsychologique_a_la_theorie_du_reve.pdf
[8] Microsoft Word - freud_texte_Pulsions et destins des pulsions.docx https://psychaanalyse.com/pdf/texte_Pulsions_et_destins_des_pulsions.pdf
[9] L'inconscient https://psychaanalyse.com/pdf/texte_inconscient.pdf
[11] Deuil et mélancolie — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Deuil_et_m%C3%A9lancolie
[12] Considérations actuelles sur la guerre et la mort https://fr.wikipedia.org/wiki/Consid%C3%A9rations_actuelles_sur_la_guerre_et_la_mort
[13] Thoughts for the Times on War and Death https://en.wikipedia.org/wiki/Thoughts_for_the_Times_on_War_and_Death
[14] Conférences d'introduction à la psychanalyse https://www.gallimard.fr/catalogue/conferences-d-introduction-a-la-psychanalyse/9782070409068
[15] Sigmund Freud : Introduction à la psychanalyse https://xn--rpubliquedeslettres-bzb.fr/freud-introduction-psychanalyse.php
[16] Introduction to Psychoanalysis - Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/Introduction_to_Psychoanalysis
[17] L'homme aux loups : histoire d'une névrose infantile - Jean-Yves Flament psychologue clinicien http://psychologieclinique.over-blog.com/2015/05/l-homme-aux-loups-histoire-d-une-nevrose-infantile.html
[18] l'Homme aux loups https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/l_Homme_aux_loups/183416
[19] Sigmund Freud, Sandor Ferenczi, Karl Abraham, Sur les ... https://journals.openedition.org/histoirepolitique/17088?lang=en
[21] Anton von Freund https://fr.wikipedia.org/wiki/Anton_von_Freund
[22] Association psychanalytique hongroise https://psychaanalyse.com/pdf/ASSOCIATION%20PSYCHANALYTIQUE%20HONGROISE%20(4%20Pages%20-%20525%20Ko).pdf
[23] Sigmund Freud, Sandor Ferenczi, Karl Abraham, Sur les névroses de g... https://journals.openedition.org/histoirepolitique/17088
[24] Internationaler Psychoanalytischer Verlag - Encyclopedia.com https://www.encyclopedia.com/psychology/dictionaries-thesauruses-pictures-and-press-releases/internationaler-psychoanalytischer-verlag
[25] Internationaler Psychoanalytischer Verlag | AustriaWiki im ... https://austria-forum.org/af/AustriaWiki/Internationaler_Psychoanalytischer_Verlag
[26] 5. Internationaler Psychoanalytischer Verlag 1919-1938 https://www.psyalpha.net/sites/default/files/anhang/5.-internationaler-psychoanalytischer-verlag-1919-1938.pdf
[27] Informe Ciudadano https://www.informeciudadano.com.ar/2020/04/26/freud-y-las-muertes-de-su-hija-por-la-gripe-espanola-y-su-nieto-por-tuberculosis-que-le-hicieron-modificar-su-teoria-sobre-el-duelo/
[28] The Spanish flu, Covid-19 and Sigmund Freud https://www.freud-museum.at/en/blog-posts-details/articles/freud-spanish-flu-and-covid-19
[29] Au-delà du principe de plaisir » : l'introduction du dualisme ... https://www.revue-interrogations.org/Au-dela-du-principe-de-plaisir-l
[30] Au-delà du principe de plaisir — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Au-del%C3%A0_du_principe_de_plaisir
[31] L’intégration du dualisme entre pulsions de vie et pulsions de mort dans la théorie psychanalytique. Lecture d’un essai magistral, Le moi et le ça http://www.revue-interrogations.org/l-integration-du-dualisme-entre
[32] La compulsion de répétition et la pulsion de mort, entre ... https://www.ali-rhonealpes.org/liste-dossiers/archives/clinique-psychanalytique/282-la-compulsion-de-repetition-et-la-pulsion-de-mort-entre-reel-et-symbolique
[33] Jeu de la bobine https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeu_de_la_bobine
[34] Tirer sur une bobine de fil, un simple jeu ? La réponse de ... https://www.philomag.com/articles/tirer-sur-une-bobine-de-fil-un-simple-jeu-la-reponse-de-sigmund-freud
[35] Sigmund Freud, “ Au-delà du principe de plaisir ” (1920) https://www.psychaanalyse.com/pdf/Au_dela_du_principe_de_plaisir_freud.pdf
[36] Introduction a la psychanalyse https://psychaanalyse.com/pdf/Freud-introduction-psychanalyse.pdf
[37] Sigmund Freud. Au-delà du principe de plaisir. https://www.icns.es/fr/actualites/sigmund_freud_au_dela_du_principe_du_plaisir
[38] L'Homme aux Loups ou le complexe d'Œdipe à l'envers ... https://www.afis.org/L-Homme-aux-Loups-ou-le-complexe-d-OEdipe-a-l-envers
[40] Le succès tragique de la psychanalyse européenne. https://psychaanalyse.com/pdf/LE%20SUCCES%20TRAGIQUE%20DE%20LA%20PSYCHANALYSE%20EUROPEENNE%20L%20ECOLE%20DE%20BUDAPESTE%20(11%20Pages%20-%2057%20Ko).pdf
[41] L'homme aux loups https://excerpts.numilog.com/books/9782228905695.pdf
[42] Sur les névroses de guerre - Sigmund Freud , Guillaume Piketty - Librairie Eyrolles https://www.eyrolles.com/Loisirs/Livre/sur-les-nevroses-de-guerre-9782228905787/
[43] Sigmund Freud (1915), Considérations actuelles sur la guerre ... https://classiques.uqam.ca/classiques/freud_sigmund/essais_de_psychanalyse/Essai_4_considerations/considerations.html
[46] Freud face à la guerre de 1914-1918 : prendre congé de l' ... https://books.openedition.org/pur/46236?lang=en
[47] Le feu et la folie - Freud face à la guerre de 1914-1918 https://books.openedition.org/pur/46236?lang=fr
[48] Le jeu du «Fort-Da» ou l'incidence du symbolique sur le sujet. https://www.courtil.be/feuillets/PDF/Delpanche-f2.pdf
[49] LA TRISTESSE POUR FREUD https://www.psychaanalyse.com/pdf/LA%20TRISTESSE%20POUR%20FREUD%20ENTRE%20DEUIL%20ET%20MELANCOLIE%20(1%20Page%20-%20129%20Ko).pdf
[50] Années noires https://www.pourlascience.fr/sr/dossier/annees-noires-5055.php
[51] Deuil et mélancolie, Sigmund Freud - MyStudies https://www.mystudies.com/fr-ca/sciences-humaines-et-sociales/psychologie/fiche-de-lecture/deuil-melancolie-sigmund-freud-822087.html
[52] Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique https://classiques.uqam.ca/classiques/freud_sigmund/cinq_lecons_psychanalyse/contribution_hist_mouv_psy/contribution_hist_mouv_psy.rtf
[53] A tragédia de Freud em uma pandemia, que mudou sua teoriawww.gepriopretoeregiao.com.br › textos › publicacao › a-tragedia-de-freu... https://www.gepriopretoeregiao.com.br/textos/publicacao/a-tragedia-de-freud-em-uma-pandemia-que-mudou-sua-teoria
[54] Freund Toszeghy, Anton von (1880-1920) | Encyclopedia.com https://www.encyclopedia.com/psychology/dictionaries-thesauruses-pictures-and-press-releases/freund-toszeghy-anton-von-1880-1920
[55] Freud, la psicoanalisi e il periodo ungherese - Psicolinea https://www.psicolinea.it/freud-la-psicoanalisi-e-il-periodo-ungherese/
[56] Sophie Freud - Psique y cultura https://psiqueycultura.org/sophie-freud/
[57] Internationaler Psychoanalytischer Verlag: 1919 - 1938 https://books.google.com/books/about/Internationaler_Psychoanalytischer_Verla.html?id=7dit0QEACAAJ
[59] Internationaler Psychoanalytischer Verlag 1919 https://www.abebooks.com/Internationaler-Psychoanalytischer-Verlag-1919-1938-Katalog/30564006697/bd
[60] Psychanalyse et anthropologie. http://www.anthropomada.com/bibliotheque/psychanalyse-et-anthropologie.pdf




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