La psychanalyse entre 1925 et 1930 : ruptures, chefs-d'œuvre et conquête du monde

Cabinet de psychanalyste des années 1920 avec divan en cuir, bibliothèque et globe terrestre antique, évoquant l'essor international de la psychanalyse freudienne entre 1925 et 1930

L'article précédent nous avait laissés au seuil des années 1920, dans une psychanalyse marquée par l'onde de choc de la Première Guerre mondiale, la reformulation topique du psychisme — le fameux triptyque Ça, Moi, Surmoi — et la mort prématurée de Karl Abraham en 1925. La période qui s'ouvre maintenant est d'une densité peu commune : en l'espace de cinq ans, Freud publie deux de ses œuvres majeures, voit se rompre ses liens avec ses disciples les plus brillants, assiste à l'essor fulgurant de la psychanalyse sur plusieurs continents, et perçoit — à distance — les premiers frémissements d'écoles qui, après sa mort, rivaliseront entre elles pour définir l'héritage de sa pensée.




1. Inhibition, symptôme et angoisse (1926) : une révolution silencieuse



En 1926, Freud publie Hemmung, Symptom und Angst — traduit en français sous le titre Inhibition, symptôme et angoisse. Le livre est construit de façon délibérément peu linéaire : des réflexions cliniques sur l'inhibition, une reprise de la théorie du symptôme, puis une longue méditation sur la nature de l'angoisse.

C'est sur ce dernier point que l'ouvrage opère un retournement théorique décisif. Jusqu'alors, Freud considérait que l'angoisse était le résultat du refoulement : un quantum d'excitation libidinal, faute de pouvoir s'écouler normalement, se transformait en angoisse. Avec Inhibition, symptôme et angoisse, il inverse la causalité : c'est désormais l'angoisse qui précède le refoulement et le motive. L'angoisse est un signal lancé par le Moi pour prévenir d'un danger — réel, fantasmé ou interne — et déclencher les opérations défensives nécessaires. Ce signal d'angoisse prototype, Freud le situe dans l'expérience de la naissance, moment originel de séparation et d'impuissance absolue. Toute angoisse ultérieure s'organisera à partir de ce modèle : angoisse de perte d'objet, angoisse de castration, angoisse devant le Surmoi.

Cette révision n'est pas sans arrière-pensée polémique. Freud répond, point par point, à l'ouvrage Le traumatisme de la naissance qu'Otto Rank avait publié deux ans plus tôt — et avec lequel il venait de consommer une rupture douloureuse (nous y reviendrons). En reformulant la théorie de l'angoisse sur des bases proprement psychanalytiques, Freud réaffirme la centralité du complexe d'Œdipe et de la castration, que Rank avait tenté de faire passer au second plan. L'angoisse de castration reste la forme nucléaire de toute angoisse névrotique, même si l'angoisse de séparation — liée à la naissance — en fournit le prototype somatique.

Ce texte aura une postérité considérable. C'est lui qui ouvrira la voie, chez Anna Freud, à une théorie systématique des mécanismes de défense ; c'est lui aussi qui inspirera, du côté kleinien, une tout autre lecture de l'angoisse précoce — dite « persécutrice » — dans les premiers mois de la vie.




2. Malaise dans la civilisation (1930) : Freud, philosophe malgré lui



Quatre ans plus tard, en 1930, Freud publie Das Unbehagen in der KulturLe malaise dans la civilisation. L'ouvrage est d'un tout autre registre que le précédent : philosophique, anthropologique, d'une noirceur presque testamentaire. On y retrouve le Freud lecteur de Goethe, de Schopenhauer et de Nietzsche, mais aussi un homme de 74 ans qui observe, non sans inquiétude, la montée des fascismes en Europe.

Le livre s'ouvre sur un échange avec Romain Rolland, qui avait objecté à L'avenir d'une illusion (1927) que l'expérience religieuse originelle n'était pas une illusion infantile, mais un sentiment dit « océanique » — une dissolution du Moi dans l'infini du monde. Freud prend cette objection au sérieux sans la retenir : selon lui, ce sentiment océanique n'est que la trace mnésique d'un état très archaïque du Moi, antérieur à la distinction entre soi et le monde extérieur. La religiosité, insiste Freud, s'alimente en réalité du besoin de protection paternelle, non de l'expérience mystique.

La thèse centrale du livre est radicalement pessimiste. La civilisation, pour Freud, est fondée sur une renonciation aux pulsions — renonciation à l'agressivité, au sexe libre, à la toute-puissance. Cette renonciation est le prix à payer pour vivre ensemble, pour construire la culture, les lois et les arts. Mais elle génère inévitablement du malaise, de la frustration, de la culpabilité. Deux grandes pulsions s'affrontent dans cette dynamique : Éros, qui pousse les hommes à s'unir, à aimer, à créer des communautés ; et la pulsion de mort (Thanatos), dont Freud avait posé l'hypothèse dans Au-delà du principe de plaisir (1920) et qu'il place maintenant au cœur du problème civilisationnel. L'agressivité naturelle de l'homme est le principal obstacle à la civilisation ; la culture se défend contre elle en l'intériorisant sous forme de culpabilité, retournant ainsi contre le Moi ce qui visait d'abord l'extérieur.

La phrase finale du livre, ajoutée en 1931, au moment où la montée du national-socialisme en Allemagne se profilait à l'horizon, résume à elle seule l'inquiétude freudienne : « Qui peut prévoir l'issue de la lutte ? »




3. Les ruptures : Rank et Ferenczi, la fin du comité secret



La période 1924-1930 voit se briser deux des amitiés les plus proches que Freud ait jamais nouées au sein du mouvement.

La rupture avec Otto Rank



Otto Rank avait été, depuis 1906, le secrétaire dévoué de la Société psychanalytique de Vienne, l'homme à qui Freud confiait les tâches éditoriales les plus importantes et qu'il considérait comme l'un de ses successeurs potentiels. Leur correspondance de dix-neuf ans témoigne d'une intimité intellectuelle rare.

En 1924, Rank publie Le traumatisme de la naissance, qu'il rédige avec la bénédiction initiale de Freud. L'ouvrage défend l'idée que le véritable trauma originel n'est pas œdipien mais pré-œdipien : c'est la séparation d'avec le corps de la mère au moment de la naissance. Toute névrose serait, en dernière analyse, une tentative de retour à cet état prénatal bienveillant. Ce faisant, Rank congédie implicitement le complexe d'Œdipe et le père comme piliers de la théorie freudienne — un geste que Freud ne peut accepter. Après une période de flottement où Rank semble se rétracter, puis se raidir, la rupture devient consommée en 1926 : Rank quitte Vienne pour Paris, puis s'installe aux États-Unis, où il développera une clinique psychanalytique personnelle fort éloignée de l'orthodoxie freudienne. Il mourra à New York en 1939, quelques semaines après Freud lui-même.

La déchirure avec Ferenczi



La relation de Freud avec Sándor Ferenczi est peut-être la plus complexe du panthéon psychanalytique. Ferenczi, fondateur de la Société psychanalytique de Budapest, avait été l'un des membres fondateurs du comité secret et l'analyste de Melanie Klein. À partir du milieu des années 1920, ses positions théoriques et surtout techniques s'éloignent progressivement de celles de Freud.

Ferenczi plaide pour une psychanalyse active, plus chaleureuse, plus engagée émotionnellement, en particulier avec les patients les plus difficiles. Il remet en cause la neutralité bienveillante prônée par Freud, et insiste sur la réalité des traumatismes sexuels dans l'enfance — position que Freud avait lui-même abandonnée dès 1897 en développant la théorie du fantasme. En 1926, Ferenczi va jusqu'à proposer — geste inouï — d'analyser Freud lui-même, estimant que certains angles morts de sa pensée tiennent à des conflits non analysés. Freud déclinera. La tension culminera en 1932, lors du congrès de Wiesbaden, où Ferenczi présente une communication sur la « confusion des langues » — la façon dont les adultes sexualisent le besoin d'amour des enfants — qui scandalise le mouvement freudien. Ferenczi mourra en 1933, laissant derrière lui une œuvre que les décennies suivantes ne cesseront de redécouvrir.




4. L'essor international de la psychanalyse



Alors même que des tensions internes ébranlent le noyau viennois, la psychanalyse connaît dans les années 1925-1930 un essor institutionnel sans précédent sur plusieurs continents.

L'Allemagne : Berlin, capitale de la psychanalyse



L'Institut psychanalytique de Berlin, fondé en 1920 par Max Eitingon, Karl Abraham et Ernst Simmel, s'impose durant cette période comme le principal centre mondial de formation à la psychanalyse. En 1930, il compte quelque 94 thérapeutes en exercice, dont une soixantaine affiliés à l'Association psychanalytique internationale — soit environ un quart des effectifs de l'API mondiale. L'Institut offre à la fois des cures gratuites en polyclinique, une formation rigoureuse comprenant analyse didactique et supervision, et une bibliothèque métapsychologique. Il attire des candidats venus de toute l'Europe et des États-Unis, et accueille des figures comme Melanie Klein, Wilhelm Reich, Otto Fenichel ou Franz Alexander. Berlin est alors, littéralement, l'université internationale de la psychanalyse — jusqu'à ce que le nazisme brise tout en 1933.

La France : une naissance tardive mais prometteuse



La psychanalyse s'est heurtée en France à des résistances tenaces : le milieu médical parisien, attaché aux traditions neurologiques et académiques, tarde à accueillir la pensée freudienne. C'est finalement le 4 novembre 1926 que naît officiellement la Société Psychanalytique de Paris (SPP), fondée par un groupe hétéroclite : Marie Bonaparte (princesse de Grèce, amie personnelle de Freud), René Laforgue, Eugénie Sokolnicka, Rudolph Loewenstein, Angelo Hesnard, Raymond de Saussure et quelques autres. Dès 1927, la SPP se dote d'une revue, la Revue française de psychanalyse, financée par Marie Bonaparte. Rudolph Loewenstein, formé à l'Institut de Berlin, y jouera un rôle décisif comme analyste didacticien : il formera les deux premières générations d'analystes français, parmi lesquels, plus tard, un certain Jacques Lacan.

La Russie-URSS : un engouement brisé



Le cas russe est l'un des plus fascinants et des plus tragiques de l'histoire de la psychanalyse. Dès les années 1910, l'intelligentsia russophone s'était montrée réceptive à Freud. En 1922 est fondée à Moscou l'Association psychanalytique russe. Dans les premières années du régime soviétique, certains bolcheviks — Trotsky en particulier — voient dans le freudisme une science « matérialiste » de l'inconscient susceptible de s'articuler avec le marxisme. Des expériences pédagogiques inspirées de la psychanalyse voient le jour. Alexander Luria, futur père de la neuropsychologie, travaille alors à un rapprochement entre réflexologie pavlovienne, marxisme et psychanalyse freudienne. Mais dès la fin des années 1920, la pression idéologique se fait sentir : la représentation freudienne d'un sujet divisé, irréconciliable avec lui-même, est fondamentalement incompatible avec l'idéal soviétique de l'homme nouveau. L'association s'éteint progressivement. La psychanalyse sera interdite sous Staline.

La Grande-Bretagne : Ernest Jones et l'essor kleinien



En Grande-Bretagne, Ernest Jones — neurologue gallois, biographe de Freud, premier président de la British Psycho-Analytical Society — avait refondé cette société en 1919 en la débarrassant de ses membres jungiens. Dans les années 1920, il fonde le International Journal of Psychoanalysis (1920) et établit une clinique et un institut de formation à Londres. La décision qui aura les plus grandes conséquences est celle qu'il prend en 1925 : inviter Melanie Klein, dont les idées commencent à faire des vagues à Berlin, à venir travailler à Londres. Klein y donnera une série de conférences qui enthousiasme la société britannique. Elle s'installe à Londres en 1926 — date symbolique — et y développera ses concepts d'objets partiels, de positions paranoïde et dépressive, posant les bases d'une école qui deviendra l'une des plus influentes du XXe siècle.

Les États-Unis : pragmatisme et institutionnalisation



Aux États-Unis, la psychanalyse bénéficie depuis le voyage de Freud à la Clark University en 1909 d'une base de sympathisants dans le monde médical et universitaire. Abraham Arden Brill (A.A. Brill) avait fondé la New York Psychoanalytic Society dès les premières années du siècle. Dans les années 1920, le mouvement américain se caractérise par un fort accent thérapeutique et pragmatiste — moins de métapsychologie, plus d'efficacité clinique —, une tendance qui reflète l'influence du philosophe William James et l'ethos américain de l'utilité. La psychanalyse américaine est alors encore largement alimentée par des praticiens européens immigrés. L'Institut psychanalytique de New York ne sera fondé qu'en 1931, sous la direction de Sandor Rado. Mais le terreau est déjà fertile : dans les décennies suivantes, c'est aux États-Unis que la psychanalyse connaîtra sa plus grande diffusion populaire et institutionnelle.




5. Les premières émergences post-freudiennes



À la fin des années 1920, alors que Freud lui-même est engagé dans ses grandes synthèses tardives, plusieurs disciples de la première et de la deuxième génération commencent à tracer des chemins qui ne tarderont pas à s'autonomiser.

Anna Freud (1895-1982), la fille de Freud, avait présenté ses premiers travaux sur la psychanalyse des enfants devant la Société psychanalytique de Vienne dès 1922. Elle publie en 1927 une Introduction à la technique de l'analyse des enfants, où elle insiste sur la nécessité d'instaurer d'abord un lien de confiance avec l'enfant avant toute interprétation, et sur la dimension éducative de la cure infantile. Cette position la mettra bientôt en opposition frontale avec Melanie Klein — qui défend, elle, l'accès direct à l'inconscient par le jeu. Anna Freud deviendra également la gardienne de l'orthodoxie freudienne et la grande théoricienne de la psychologie du Moi, dont son livre de 1936, Le Moi et les mécanismes de défense, reste la référence.

Melanie Klein (1882-1960), après ses années berlinoises, s'est installée à Londres en 1926. Ses analyses d'enfants très jeunes — parfois âgés de deux ans et demi — l'amènent à postuler des angoisses et des fantasmes très précoces, bien avant la constitution du complexe d'Œdipe au sens freudien classique. Elle développera au cours des années suivantes la notion de positions (paranoïde-schizoïde et dépressive), qui remodelera entièrement la compréhension du développement psychique.

Rudolph Loewenstein (1898-1976), formé à Berlin auprès de Hanns Sachs, joue à Paris un rôle structurant : membre fondateur de la SPP en 1926, il est l'analyste didacticien des deux premières générations de psychanalystes français. Il analysera notamment, dans les années 1930, un jeune psychiatre nommé Jacques Lacan. Installé aux États-Unis en 1943, Loewenstein participera avec Heinz Hartmann et Ernst Kris au développement de la psychologie du Moi, courant dominant de la psychanalyse américaine d'après-guerre.

Ces trois trajectoires — et bien d'autres qui n'en sont encore qu'à leurs prémices — annoncent la grande fragmentation post-freudienne dont nous aurons l'occasion de retracer les contours dans un prochain article.




En guise d'ouverture



La période 1925-1930 laisse donc une psychanalyse à la fois triomphante et fragilisée. Triomphante par son rayonnement : des instituts à Berlin, des sociétés à Paris et à Londres, des praticiens à New York, Moscou et Budapest. Fragilisée par ses tensions internes : les départs de Rank et l'éloignement de Ferenczi confirment qu'il est difficile de demeurer à la fois un disciple fidèle et un penseur créateur.

Freud, lui, continue d'avancer — malade, souffrant, mais infatigable. Malaise dans la civilisation est peut-être son œuvre la plus universelle, celle qui dépasse les frontières de la psychologie clinique pour interroger ce que signifie vivre ensemble, renoncer, se civiliser. Ce texte, écrit il y a près d'un siècle, n'a rien perdu de son acuité — ce qui en dit autant sur le génie de Freud que sur la permanence du malaise humain.

Dans notre prochain billet, nous nous tournerons vers les grandes écoles post-freudiennes qui émergent à partir des années 1930 : l'ego psychology d'Anna Freud et de Hartmann, la révolution kleinienne, les dissidences néo-freudiennes d'Horney et de Sullivan, et les premières tentatives de synthèse. Une psychanalyse plurielle, conflictuelle, vivante — qui n'a pas fini de nous surprendre.




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