Le séminaire du 13 janvier 1954 — Lacan ouvre le second trimestre

Illustration du séminaire de Jacques Lacan à l’hôpital Sainte-Anne, Paris, janvier 1954 — conférencier devant un auditoire, tableau noir avec inscriptions à la craie.

La première séance complète qui nous soit parvenue

Le 13 janvier 1954 marque une date singulière dans l’histoire de la transmission de l’enseignement de Lacan : c’est la première leçon dont nous disposons d’une version complète et continue. Le séminaire avait bien débuté à l’automne 1953 — le 18 novembre pour être précis —, mais les leçons de cette période ne nous sont parvenues que de façon fragmentaire, voire pas du tout. De la séance de novembre, seule une version abrégée est disponible, et les leçons de décembre 1953 sont tout bonnement absentes de la sténotypie. Quant aux années précédentes, Lacan avait certes tenu un séminaire dès 1951, mais dans un cadre restreint et privé, sans qu’une transcription systématique en ait été assurée. C’est donc avec cette séance de janvier que nous entrons de plain-pied dans le texte vivant du Séminaire I.[^1][^2][^3][^4] Pour les lecteurs qui souhaitent s’appuyer sur les sources disponibles, précisons qu’une alternance entre les deux versions principales a été retenue dans ce commentaire, lorsque cela permettait de saisir le mieux possible le fil de la pensée lacanienne : la version établie par Jacques-Alain Miller et publiée aux éditions du Seuil en 1975, d’une part, et la transcription sténotypique publiée sur le site de l’École Lacanienne de Psychanalyse (ELP), d’autre part. Ces deux versions présentent parfois des formulations différentes qui, mises en regard, éclairent mutuellement le propos.[^2][^1] -----

Un séminaire en un lieu nouveau : l’hôpital Sainte-Anne

Cette séance inaugurale du second trimestre se déroule dans un contexte institutionnel précis qu’il convient de rappeler. Depuis la scission de 1953 au sein de la Société Psychanalytique de Paris (SPP) — scission au terme de laquelle Lacan fonde avec Daniel Lagache la Société Française de Psychanalyse (SFP) —, l’enseignement de Lacan a définitivement quitté son cadre d’origine pour s’installer à l’hôpital Sainte-Anne. Dorénavant, le séminaire se tient à la Clinique des maladies mentales, dans la salle du premier étage de la Clinique femmes, dans le service dirigé par le professeur Jean Delay.[^5][^6][^7][^8] Ce déplacement géographique et institutionnel n’est pas anodin. Avant 1952, Lacan tenait ses séminaires chez lui, dans son appartement de la rue de Lille, devant un cercle restreint de disciples qui travaillaient avec lui les grands cas freudiens. La scission et la fondation de la SFP transforment ce cercle privé en un enseignement ouvert à un public plus large. Ce premier Séminaire public à Sainte-Anne — celui des Écrits techniques de Freud — se tient chaque mercredi à partir de l’automne 1953, et se poursuivra à l’hôpital Sainte-Anne jusqu’en 1963, date à laquelle Lacan sera contraint de déplacer à nouveau son enseignement, cette fois à l’École Normale Supérieure.[^6][^3][^9][^10][^4] -----

« Fini de rire ! » — Le ton du second trimestre

D’emblée, Lacan impose un ton nouveau. La formule qui ouvre la séance du 13 janvier est restée célèbre : « Fini de rire ! ». Pendant le trimestre précédent, précise-t-il, les participants n’ont guère eu d’autre tâche que de l’écouter. Il annonce maintenant que les choses vont changer : le séminaire repose sur une tradition de collaboration effective, et chacun devra y contribuer activement. Cette entrée en matière dit quelque chose d’essentiel sur la conception lacanienne de la transmission : elle n’est pas une simple diffusion du savoir d’un maître vers des disciples passifs, mais un travail collectif engageant chacun dans sa pratique.[^1][^2] Ce retour du collectif n’est pas étranger au contexte institutionnel. Le groupe qui se réunit autour de Lacan constitue un « groupe autonome », dit-il, qui s’est constitué pour une tâche précise : mettre en jeu l’avenir du sens de ce que chacun fait dans sa pratique analytique. La bureaucratie est explicitement renvoyée à la porte. Ceux qui ne sentiraient pas la nécessité de cette tâche n’ont, selon Lacan, aucune raison de rester.[^2][^1] -----

La confusion la plus radicale entre analystes

Le cœur de l’introduction de cette séance tourne autour d’un constat saisissant : en 1954, parmi les analystes — « ceux qui pensent », précise Lacan, « ce qui rétrécit déjà le cercle » —, il n’y en a peut-être pas un seul qui se fasse la même idée qu’un de ses contemporains sur ce qu’on fait, ce qu’on vise, ce qu’on obtient dans l’analyse. Cet état de « confusion la plus radicale » n’est pas attribué à des fantaisies ou à des paradoxes recherchés : les théoriciens abordent ces questions avec sérieux, mais aboutissent à des formulations rigoureusement contradictoires.[^1][^2] Ce qui maintient néanmoins une communication entre ces praticiens si différents, c’est le langage freudien lui-même. Chacun se raccroche à la « balustrade » d’une partie de l’élaboration théorique de Freud, et c’est par cet intermédiaire que le lien avec les confrères est préservé. Autrement dit, aucun analyste ne s’entendrait à dire qu’il fait la même chose qu’un autre analyste — chacun tient son marteau à sa manière, selon la formule freudienne elle-même —, et pourtant tous se réclament de Freud. C’est précisément cette situation paradoxale qui justifie le retour aux textes.[^2][^1] -----

Une expérience triadique, non dyadique

Pour dépasser ces impasses, Lacan introduit une thèse fondamentale qui traversera tout le Séminaire I. Les formulations modernes de la technique — notamment celles issues de la two-body psychology promue par Balint et Rickman — s’efforcent de rendre compte de la relation analytique en termes de rapport entre deux individus. Or, pour Lacan, cette conception reste insuffisante : elle ne fait pas intervenir l’élément tiers sans lequel l’expérience analytique ne peut se formuler dans sa complétude.[^1][^2] La psychanalyse, insiste Lacan, est une expérience triadique — dans un rapport à trois, et non dans une relation à deux. Ce tiers élément, c’est le rapport symbolique de la parole prise en tant que telle, le registre du langage en son irréductibilité. Il y aura donc plusieurs façons de choisir entre les trois éléments de cette triade — analyste, analysé, parole —, et c’est précisément cette pluralité qui permet de classer les différentes élaborations théoriques de la technique. Plusieurs pans importants de l’expérience peuvent certes s’exprimer dans un registre dyadique, mais la complétude de l’expérience analytique exige la référence au tiers.[^2][^1] -----

L’histoire n’est pas le passé

Lacan revient ensuite sur ce qui constitue le fil conducteur de ses leçons depuis le début : la reconstitution complète de l’histoire du sujet comme élément essentiel et structural du progrès analytique. Mais il prend soin d’introduire une distinction fondamentale qui nuance la lecture naïvement « passéiste » de cette orientation : l’histoire n’est pas le passé.[^1][^2] L’histoire, c’est le passé pour autant qu’il est historisé dans le présent — et il est historisé dans le présent parce qu’il a été vécu dans le passé. La voie technique vers cette restitution prend bien la forme d’une recherche du passé, mais le travail analytique ne se réduit pas à une simple remémoration affective. Freud lui-même, souligne Lacan, n’a jamais cessé d’insister sur ce point jusqu’à la fin de son œuvre. Ce qui est visé, c’est moins le fait que le sujet revive les événements formateurs de son existence, que la possibilité qu’il réécrive son histoire — formule que Lacan propose comme la plus juste pour rendre compte du travail analytique.[^2][^1] -----

Le discours du patient comme cryptogramme

Ce déplacement de l’accent de la reviviscence vers la reconstruction mène Lacan à une formulation décisive. Ce dont il s’agit dans l’analyse, c’est la lecture qualifiée du cryptogramme que représente ce que le sujet possède actuellement dans sa conscience — non seulement de lui-même, mais de lui-même et de tout, c’est-à-dire l’ensemble de son système. Le discours du patient n’est pas un témoignage transparent sur son passé ; c’est un texte codé, une partition à plusieurs registres, pour reprendre une métaphore freudienne citée en séance, dont la lecture rigoureuse et experte constitue le travail même de l’analyste.[^1][^2] Dans la version sténotypique, Lacan précise qu’on en vient ainsi, dans la pensée de Freud lui-même, à l’idée que la lecture, la traduction qualifiée et expérimentée du cryptogramme que représente le discours du sujet — « de lui-même et de tout, c’est-à-dire l’ensemble de son système convenablement traduit » —, voilà ce dont il s’agit. L’accent mis par Freud sur la restitution du passé prend ainsi son véritable sens : non la reconstitution d’une réalité matérielle enfouie, mais l’élaboration d’une vérité subjective dont la forme finale est toujours une réécriture.[^1] -----

Le moi comme symptôme

Lacan aborde ensuite l’un des points les plus féconds et les plus provocateurs de sa relecture de la psychologie du moi. Il signale une profonde ambiguïté dans la littérature analytique post-freudienne : d’un côté, on affirme que le moi est l’allié de l’analyste, la seule voie d’accès à l’analysé (« Nous ne connaissons que l’ego », écrit-on couramment depuis Anna Freud et Fenichel) ; de l’autre, la psychologie du moi elle-même en est venue à conclure que le moi est structuré exactement comme un symptôme.[^2][^1] Le moi, poursuit Lacan, n’est pas seulement une instance parmi d’autres : il est le symptôme humain par excellence, « la maladie mentale de l’homme ». Cette formulation — fulgurante, dit Lacan lui-même — résume ce qui résulte de la lecture simple du livre d’Anna Freud, Le Moi et les mécanismes de défense. Le catalogue hétérogène des mécanismes de défense qui constituent le moi — Anna Freud le reconnaît elle-même — rapproche des éléments qui ne sont en rien homogènes, comme le refoulement et le retournement de l’instinct contre son objet. Ce qui est en jeu, c’est la question même de la finalité de la cure : si le moi est à la fois l’allié de l’analyste et un symptôme, que vise-t-on exactement en renforçant le moi de l’analysé ?[^2][^1] -----

La valeur de la construction dans l’analyse

Pour ancrer ces réflexions dans l’œuvre freudienne, Lacan convoque un texte précis que Freud publiait en 1937 : « Constructions dans l’analyse » (Konstruktionen in der Analyse). Cet article — l’un des derniers de Freud, souvent considéré comme un testament technique — traite encore et toujours de la reconstruction de l’histoire du sujet. Lacan le présente comme l’exemple le plus caractéristique de la persistance, d’un bout à l’autre de l’œuvre freudienne, de ce point de vue central.[^11][^12][^1][^2] Freud y distingue deux modalités d’intervention de l’analyste : l’interprétation, qui a une portée localisée (faire entendre une équivocité, un lapsus…), et la construction, qui a une portée plus générale et consiste à induire la remémoration d’une « vérité historique » oubliée — ou, à défaut de remémoration, à en tenir lieu. Ce qui est remarquable, souligne Lacan, c’est que Freud arrive dans ce texte à une conclusion paradoxale en apparence : le fait que le sujet revive les événements formateurs de son existence n’est pas en soi-même tellement important. Les rêves sont eux aussi une forme de souvenir, écrit Freud ; les souvenirs-écrans eux-mêmes peuvent constituer un représentant satisfaisant de ce dont il s’agit. L’accent porte davantage sur la reconstruction que sur la reviviscence — et c’est précisément cette insistance de Freud qui conduit à la formule lacanienne : « En fin de compte, ce dont il s’agit, c’est encore moins de se souvenir que de réécrire l’histoire. »[^13][^12][^11][^1][^2] -----

Annonce de la prochaine séance

La leçon se clôt sur une invitation concrète : Lacan charge Mannoni et Anzieu, d’une part, Perrier et Granoff, d’autre part, d’étudier la notion de résistance dans les écrits techniques de Freud — La Technique psychanalytique aux PUF et les leçons de l’Introduction à la psychanalyse — pour la prochaine rencontre.[^1][^2] C’est donc autour de la résistance que s’ouvrira la séance du 20 janvier 1954 : un dialogue à plusieurs voix, où Mannoni, Anzieu et Lacan lui-même interrogeront le concept freudien de résistance dans toute son étendue — de son apparition clinique aux Études sur l’hystérie jusqu’à sa transformation structurale dans la théorie du moi. La question de la matérialité du discours et de ce que signifie « analyser une analyse » sera au cœur de cet échange que nous commenterons dans le prochain billet. -----

References

1. S01.pdf - 1 1 LACAN Les crits techniques de Freud 1953-54 2 Table des sances Leon 1 18 novembre 1953 Leon 2 13… 2. Les-Ecrits-Techniques-De-Freud-French-Edition-Points-Jacques-Lacan-Jacques-Alain-Miller-Points-e.pdf - Ce qui rvle cette dimension, cest laccent mis par Freud dans chaque cas sur des points essentiels co… 3. Seminars of Jacques Lacan - Wikipedia 4. Le Séminaire de Jacques Lacan – état des lieux - L’œuvre de Lacan est publiée aux éditions du Seuil Entre 1953 et 1979, Lacan a délivré son Séminaire… 5. Jacques Lacan 6. [PDF] Lacan - Éditions Ellipses 7. VERSION AFI 8. Jacques Lacan - Dictionnaire prosopographique de l’EPHE 9. the seminars of Jacques Lacan - Bibliography of Jacques Lacan’s works published in French 10. Jacques Lacan - Stanford Encyclopedia of Philosophy 11. Fiche de lecture “Construction dans l’analyse” S. Freud 1937 - Freud image le lieu thérapeutique comme scinder en deux scènes qui vont aider le patient à restituer… 12. [PDF] Constructions en analyse - Psychaanalyse - Dans les toutes dernières années de sa vie, Freud va revenir sur ce sujet dans Constructions en anal… 13. [PDF] constructions dans l’analyse » de s. freud a - GEPG - Psychanalyse - Il m’est venu que cette question avait été abordée par Freud dans cet article sur les « Construction…