Le séminaire du 20 janvier 1954 — Premières interventions sur la résistance

llustration en tons neutres d’un séminaire de psychanalyse des années 1950 : un petit groupe de participants assis, prenant des notes et discutant, autour d’un orateur central vu de dos, évoquant le séminaire de Lacan du 20 janvier 1954.

Suite du billet « Le séminaire du 13 janvier 1954 — Lacan ouvre le second trimestre ».

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Un séminaire à plusieurs voix — la promesse tenue



La séance du 13 janvier 1954 s'était terminée sur une annonce presque solennelle : Lacan avait déclaré, au seuil du second trimestre, que « fini de rire ! » — il ne serait plus seul à parler. Il avait alors désigné deux couples de participants pour travailler la question de la résistance dans les écrits techniques de Freud : d'un côté Mannoni et Anzieu, de l'autre Perrier et Granoff, avec la consigne de revenir au texte pour en extraire les grandes lignes.[^1][^2]

Le 20 janvier, cette organisation se concrétise : Mannoni prend la parole en premier, Anzieu lui emboîte le pas, et Lacan invite Granoff à venir s'asseoir près de lui pour prendre des notes et intervenir en fin de séance si nécessaire.[^1] Loin d'un exposé magistral univoque, le séminaire se présente donc comme un montage de voix : les exposés se succèdent, Lacan interrompt, Hyppolite intervient depuis la salle, les réponses rebondissent. La séance accomplit ainsi la promesse d'un séminaire conçu comme travail collectif plutôt que comme cours magistral.[^1][^2][^3]

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Ce que serait la résistance : trois approches complémentaires



Mannoni : la résistance comme phénomène interpersonnel



Mannoni ouvre la séance en proposant ce qu'il appelle lui-même « la géographie du pays de la résistance » — une vue d'ensemble des textes de Freud allant de 1904 à 1918.[^3] Il met d'abord en avant la résistance comme phénomène interpersonnel : du point de vue clinique, Freud appelle résistance « tout ce qui entrave le traitement », tout ce qui s'oppose à la communication entre l'analysant et l'analyste.[^1] Très vite, toutefois, cette résistance cesse d'être un simple obstacle dont il faudrait se débarrasser : elle devient l'objet même de l'analyse, car « c'est le phénomène de la résistance qui seul permet de comprendre le comportement du sujet ».[^3]

Mannoni montre ensuite comment, dans les textes techniques, l'accent se déplace progressivement : de la résistance conçue comme effet du refoulement, on passe à une résistance dont l'analyse prépare ce qui deviendra plus tard l'analyse du moi. Au fil de son exposé, il frôle une formule qu'il n'ose pas encore assumer — « la résistance, c'est le moi » — et dont il avoue ne pas savoir ce que Lacan en pensera.[^1]

Enfin, il pointe une tension qui traverse toute la métapsychologie : chaque fois que Freud tente de formuler la résistance dans un langage impersonnel (topique, dynamique, économique), surgit la tentation de réintroduire des figures, des « personnes » théoriques, comme lorsque Abraham parle d'idées introjectées, Jung d'imagos, ou Melanie Klein d'objets internes.[^3] Autrement dit, la réflexion sur la résistance oscille constamment entre une description structurale et la nécessité de dire quelque chose du sujet concret et de sa façon singulière de se défendre.

Anzieu : la résistance dans les Études sur l'hystérie



Anzieu remonte aux sources, aux Études sur l'hystérie, pour retrouver la manière dont Freud découvre la résistance en travaillant à la limite de l'hypnose et de la méthode cathartique.[^1] Il reconstruit trois intuitions décisives :[^3]

1. Quand un sujet « ne peut pas » être hypnotisé, c'est souvent qu'il « ne veut pas » l'être — incapacité et refus renvoient à la même contre-volonté.
2. Lorsque le thérapeute doit insister, se fatiguer, pour obtenir un souvenir pourtant disponible, cette peine signale une force qui s'oppose à la remémoration : c'est là qu'apparaît la résistance.
3. Freud en vient à l'idée que cette force est la même que celle qui, au départ, a produit le symptôme — elle agit d'abord comme défense, puis comme refoulement, et enfin comme résistance lorsque l'analyste tente de faire revenir le matériel à la conscience.[^3]

De là, Anzieu propose une équivalence éclairante : on peut donner trois noms à une seule réalité psychique selon sa position dans le temps de la cure. Défense, lorsque le moi réagit contre une expérience insupportable ; refoulement, lorsqu'il abolit ou recouvre le souvenir ; résistance, lorsqu'il fait obstacle au travail de remémoration.[^3]

Anzieu montre également comment Freud tâtonne dans le maniement de cette résistance : il commence par la force (insister, encourager, exhorter le patient à parler), passe par la ruse (la pression des mains, qui déplace provisoirement la résistance sur le geste lui-même), puis en vient à une voie proprement analytique : l'interprétation du contenu refoulé, donnée parfois avant même que le patient ne l'ait formulé, ce qui oblige alors la résistance à céder.[^1][^2]

Enfin, en commentant les descriptions topologiques de Freud, Anzieu évoque la triple stratification du matériel autour d'un noyau pathogène : des fils de discours qui se déroulent dans le temps, des couches concentriques d'égale résistance, et un parcours en zigzag par lequel le sujet se rapproche et s'éloigne tour à tour de ce noyau.[^2] La résistance se manifeste alors comme une force croissante à mesure que l'on s'avance vers les couches les plus proches de ce centre refoulé.

Lacan : interrompre, recadrer, relancer



Lacan n'écoute pas ces exposés en simple spectateur. Il intervient fréquemment, pour préciser un texte de Freud, nuancer une lecture ou déplacer l'accent théorique.[^1] Quand Anzieu reprend l'image freudienne de la « liasse de documents » ou du « dossier » qui se constitue autour du noyau pathogène, Lacan souligne combien cette métaphore marque une rupture avec les schémas neurologiques de l'époque : Freud ne parle plus d'excitations cheminant le long de fibres, mais traite le discours lui-même comme une réalité matérielle — un faisceau de paroles, des strates de texte qui s'épaississent autour d'un point central.[^2][^1]

Pour Lacan, la résistance se donne d'abord comme une inflexion du discours : elle est ce qui se produit dans la parole du sujet lorsqu'il s'approche trop près de ce noyau, et non un simple frein mécanique situé « derrière » le discours.[^2] C'est pourquoi il insiste pour localiser la résistance dans ce qui se dit et se tait, plutôt que dans une force purement intrapsychique.

Un autre point de recadrage important concerne la portée de la notion : Lacan demande explicitement si la résistance doit être réservée à la situation analytique ou si elle a un sens en dehors de la cure.[^2] Cette question ancre la résistance au niveau de la structure du sujet : ce dont il s'agit, ce n'est pas seulement de ce qui se passe « entre » deux personnes dans le cabinet, mais d'un mode de rapport du sujet à son propre inconscient, que l'analyse rend lisible dans le transfert.

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Un séminaire réellement dialogique… que l'édition du Seuil lisse en partie



Un des charmes de cette séance tient à sa forme très dialogique. Au-delà de Mannoni et Anzieu, d'autres voix surgissent, à commencer par celle de Jean Hyppolite. À partir d'une remarque de Mannoni sur l'agacement de l'analyste face au patient qui « pourrait savoir, mais ne veut pas savoir », Hyppolite lance : « La seule chose qui permette à l'analyste d'être intelligent, c'est quand cette résistance fait passer l'analysé pour un idiot. Cela donne une haute conscience de soi. »[^1] Lacan réplique aussitôt en rappelant combien le contre-transfert est plus insidieux que ce « premier plan » un peu moqueur, et qu'il ne se réduit pas à la satisfaction narcissique de se sentir plus lucide que le patient.[^2][^1]

Les trois versions consultées restituent cette polyphonie avec des accents différents. La sténotypie publiée par l'École lacanienne de psychanalyse et l'édition de l'Association lacanienne internationale reproduisent largement les interventions de Mannoni, Anzieu, Granoff et Hyppolite, ainsi que les échanges parfois vifs qui s'ensuivent.[^1][^3] L'édition du Seuil, en revanche, tend à recentrer le texte sur les développements de Lacan lui-même, condensant ou laissant de côté certaines prises de parole des autres intervenants. Le lecteur y trouve un Lacan plus continu, plus « auteur » que meneur de débat, et risque de perdre de vue la dimension véritablement collaborative qui caractérise cette séance du 20 janvier.[^2][^1]

Pour un lecteur ou une lectrice d'aujourd'hui, ce décalage éditorial n'est pas sans importance : il infléchit la manière dont on se représente le Séminaire — non plus comme un lieu de travail partagé où Lacan met à l'épreuve des lectures concurrentes de Freud, mais comme un texte de doctrine monologique.

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Ce que la séance laisse en suspens



Lacan clôt la séance en remerciant vivement Mannoni et Anzieu pour « l'ouverture » qu'ils ont donnée à la reprise du dialogue du séminaire, tout en marquant ses désaccords sur certains points de méthode.[^1] Il annonce que, lors de la prochaine séance, il reprendra la question de la résistance sous un autre angle, en abordant directement « la résistance et les défenses » et leurs fonctions dans l'expérience analytique.[^2][^1]

Reste alors une question en suspens, qui a traversé les exposés sans encore trouver sa formulation définitive : si la résistance est à la fois liée au refoulement, à la défense et au transfert, d'où vient-elle en propre ? Est-elle le fait du moi, au point qu'on puisse dire « la résistance, c'est le moi » ? Ou bien faut-il maintenir une distinction plus fine entre les différents registres où elle se manifeste ? C'est ce débat que Lacan préparera pour la séance suivante, celle du 27 janvier 1954.

Le prochain billet poursuivra donc ce parcours avec : « Le séminaire du 27 janvier 1954 — La résistance et les défenses », où Lacan reprend plus longuement la parole, poursuit la discussion avec Anzieu et déploie les conséquences de cette question pour la technique psychanalytique.

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Pour aller plus loin sur le blogue



- Le séminaire du 13 janvier 1954 — Lacan ouvre le second trimestre
- Le stade du miroir de Lacan : comment une image fonde le sujet
- Du miroir à la parole : le Discours de Rome de Lacan




References




2. Jacques Lacan, Les écrits techniques de Freud (1953–1954), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1975

3. Jacques Lacan, Les Séminaires 1952–1978, édition de l'Association lacanienne internationale (ALI)