Le stade du miroir de Lacan : comment une image fonde le sujet

Enfant devant un miroir - Illustration philosophique du stade du miroir de Lacan

Dans notre plus récent billet sur l'histoire de la psychanalyse entre 1925 et 1930, nous avons introduit les premières figures de la génération postfreudienne, notamment Anna Freud et Melanie Klein. Nous aurons l'occasion de découvrir plus amplement la pensée de ces autrices — et en particulier la psychologie du moi issue des travaux d'Anna Freud — dans la suite de cette série.

En parallèle, nous menons sur ce blogue une série consacrée à la découverte de la pensée de Jacques Lacan. Après la lecture des Cinq leçons sur la théorie de Lacan de Nasio et de Pour lire Jacques Lacan de Philippe Julien, notre exploration s'arrête aujourd'hui sur le stade du miroir. Le texte court et dense de 1949 qui nous est parvenu, et dans lequel Lacan reprend un thème introduit dès 1936, constitue entre autres choses une critique en règle de l'approche clinique fondée sur le renforcement du moi. Comment le je et le moi se forment-ils, et pourquoi les psychanalystes qui placent le moi au centre de la cure font-ils fausse route ? C'est, en substance, ce que ce texte cherche à démontrer.

Un texte fondateur, prononcé deux fois



Le 17 juillet 1949, Jacques Lacan monte à la tribune du XVI^e^ Congrès international de psychanalyse, à Zurich, pour présenter une communication intitulée « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique ». Le texte sera publié la même année dans la Revue française de psychanalyse. Ce n'est pourtant pas la première fois que Lacan aborde ce thème devant un auditoire international : il en avait déjà esquissé les grandes lignes au congrès de Marienbad en 1936, dans une intervention interrompue par Ernest Jones, alors président de l'IPA. De cette première version, aucun texte n'a été conservé. La version de 1949 est donc à la fois un retour et une refonte.

Le contexte compte. En 1949, la psychanalyse internationale est dominée par le courant de l'ego psychology américaine, qui fait du moi une instance d'adaptation à la réalité et l'agent principal de la cure. Lacan prend le contre-pied exact de cette orientation. Son texte s'adresse aux psychanalystes de l'IPA, mais aussi, en filigrane, aux philosophes — et en particulier à la tradition cartésienne du Cogito et à l'existentialisme sartrien. Ces deux traditions posent la conscience comme fondement du sujet : pour Descartes, le je qui pense est ce dont on ne peut pas douter ; pour Sartre, la conscience est une ouverture lucide sur le monde, capable en droit de se saisir elle-même sans reste. Contre ces deux positions, Lacan entend montrer que le je n'est ni un instrument d'adaptation ni une conscience qui se connaîtrait de part en part, mais une construction imaginaire, fondée sur une image extérieure — et donc aliénée dès l'origine.

Le point de départ : un enfant devant un miroir



L'observation est simple et bien connue des psychologues du développement. Entre six et dix-huit mois, le petit enfant, encore incapable de marcher et dépendant de l'adulte pour se maintenir debout, reconnaît pourtant son image dans le miroir. Il jubile. Cette jubilation a été décrite par Henri Wallon) et par James Mark Baldwin. Lacan la rapproche de ce que le psychologue Wolfgang Köhler appelait l'Aha-Erlebnis. Köhler désignait ainsi ce moment de saisie soudaine, comparable à un « eurêka », qu'il avait observé chez les chimpanzés confrontés à un problème pratique. Mais Lacan note d'emblée un paradoxe : le petit d'homme, encore moins habile que le chimpanzé pour manipuler des outils ou résoudre des problèmes concrets, manifeste devant le miroir un intérêt que le chimpanzé, lui, perd rapidement. Quelque chose dans cette reconnaissance va au-delà du simple fait de percevoir un objet dans l'environnement — et c'est ce quelque chose que Lacan veut théoriser.

Une identification fondatrice



Ce qui se produit devant le miroir est, au sens strict, une identification : le sujet assume une image et s'en trouve transformé. L'enfant reçoit du reflet une forme totale, unifiée, maîtrisée de son propre corps — alors que son expérience vécue est celle de la fragmentation, de l'impuissance motrice, de la dépendance. Lacan insiste sur le décalage : la forme dans le miroir devance la maturation réelle de l'organisme. L'image est une anticipation.

C'est ici qu'apparaît la thèse centrale. Le je se « précipite » — au double sens du terme : chimique, comme un précipité qui se dépose dans une solution, et temporel, comme un mouvement de hâte — en une « forme primordiale ». Cette forme est antérieure à deux choses : d'une part, au jeu social des identifications, où l'enfant se constitue en se comparant aux autres ; d'autre part, à l'entrée dans le langage, qui seul permet au sujet de dire « je » et d'occuper une place dans un système de règles et de significations partagées — ce que Lacan appellera l'ordre symbolique. Le je du miroir est donc un je d'image, et il constitue la matrice sur laquelle viendront se déposer toutes les identifications ultérieures. Lacan le désigne comme je-idéal : non pas un modèle auquel on aspire, mais la toute première forme dans laquelle le je se reconnaît.

L'aliénation constitutive



La jubilation de l'enfant pourrait faire croire à une conquête heureuse. Lacan en propose une lecture bien plus sombre. Si mon unité, je la reçois d'une image qui est hors de moi — dans le miroir, puis dans le regard et la forme de l'autre semblable —, alors mon identité est aliénée dès le départ. La Gestalt (forme globale, unité perçue d'un seul tenant) que me renvoie le miroir « symbolise la permanence mentale du je en même temps qu'elle préfigure sa destination aliénante ». Autrement dit, la stabilité du moi et son aliénation ne sont pas deux moments successifs : elles sont les deux faces d'un même événement. C'est parce que l'image me donne une unité que je n'ai pas par moi-même qu'elle m'enchaîne à un dehors.

Lacan tire de ce constat une formule dense : le moi est situé « dans une ligne de fiction » — il se construit sur un récit imaginaire de maîtrise qui ne correspond pas à ce que le sujet est réellement. Le moi ne connaît pas le sujet : il le méconnaît, et cette méconnaissance n'est pas un accident ou un défaut corrigible — elle est la fonction même du moi. Cette thèse sera l'un des fils directeurs de tout l'enseignement ultérieur de Lacan, et l'axe principal de sa critique de la psychologie du moi.

De l'insuffisance à l'anticipation : le drame du stade du miroir



L'un des passages les plus célèbres du texte résume la dynamique d'ensemble : le stade du miroir est « un drame dont la poussée interne se précipite de l'insuffisance à l'anticipation ». Le drame se joue entre deux pôles. D'un côté, l'insuffisance réelle : la prématuration biologique du petit d'homme, son corps morcelé, sa détresse motrice — ce que Lacan appelle, en empruntant à l'embryologie, la « prématuration spécifique de la naissance ». Le petit humain naît trop tôt, biologiquement inachevé, bien plus démuni que les autres mammifères. De l'autre côté, l'anticipation imaginaire : la totalité jubilatoire de l'image, qui fonctionne comme une « forme orthopédique » — c'est-à-dire une prothèse imaginaire qui compense l'inachèvement réel.

L'image totale n'est donc pas un reflet fidèle de l'organisme : elle est un leurre, mais un leurre structurant, dont le sujet ne peut pas se passer. L'identité est orthopédique ou elle n'est pas.

Le corps morcelé et la forteresse du moi



Le texte de 1949 déploie ensuite les conséquences cliniques de cette structure. Si le moi se constitue contre la fragmentation, alors cette fragmentation ne disparaît pas — elle subsiste comme menace permanente, et elle ressurgit dans les rêves et dans la cure analytique sous la forme de ce que Lacan appelle les images du « corps morcelé » : membres disjoints, organes figurés à l'extérieur du corps, viscères exposés. L'univers pictural de Jérôme Bosch, peuplé de corps démembrés et de formes hybrides — on pensera notamment au panneau central du Jardin des délices —, en offre pour Lacan la figuration la plus saisissante.

En contrepartie, le moi se représente dans les rêves sous la forme d'un « camp retranché » : enceintes fortifiées, forteresses, châteaux intérieurs. Le moi est une position défensive, et les mécanismes de défense que décrit Anna Freud dans Le Moi et les mécanismes de défense (1936) — refoulement, projection, formation réactionnelle — en sont les opérations tactiques. L'agressivité que Lacan place au cœur du rapport à notre propre image trouve ici son expression clinique directe.

La connaissance paranoïaque



La portée du stade du miroir excède cependant la clinique. Lacan en tire une thèse sur la nature même de la connaissance humaine : celle-ci est structurellement paranoïaque, parce qu'elle s'enracine dans la rivalité avec l'autre semblable — cet autre qui est aussi un reflet de moi. Le je imaginaire se constitue dans un rapport au double où identification et rivalité sont indissociables : l'autre est à la fois celui en qui je me reconnais et celui qui, en incarnant la même complétude que celle à laquelle j'aspire, me menace dans mon être. Connaître, dans cette perspective, ce n'est jamais observer un objet de manière neutre — c'est s'engager dans un rapport de captation où le sujet et l'objet luttent pour la même place. Le savoir est toujours pris dans un « c'est moi ou c'est lui » qui reproduit la structure de la paranoïa, où celui de qui l'on attend la reconnaissance est aussi, en miroir, celui qui menace.

Ce thème de la « dialectique sociale qui structure comme paranoïaque la connaissance humaine » avait déjà été amorcé par Lacan dans sa thèse de 1932, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, et dans ses textes des années 1940 sur l'agressivité. Il constitue l'un des apports les plus originaux de sa pensée.

Le narcissisme, entre les lignes



Bien que le mot n'apparaisse explicitement qu'à la toute fin du texte, le narcissisme en constitue le fil conducteur souterrain. Tout le stade du miroir est, en un sens, une théorie du narcissisme primaire : le sujet investit libidinalement l'image de son propre corps, et c'est cet investissement qui donne au moi sa consistance et sa force de captation. Lacan le reconnaît dans ses dernières pages, lorsqu'il évoque le « narcissisme primaire par quoi la doctrine désigne l'investissement libidinal propre à ce moment ». Il reprend aussitôt la notion pour en déplacer la portée : là où la tradition freudienne tendait à voir dans le narcissisme primaire un stade transitoire que le sujet devrait dépasser, Lacan montre que la structure narcissique — l'amour de l'image de soi — persiste comme armature permanente du moi. C'est elle qui fonde à la fois la jubilation devant le miroir, l'agressivité envers le semblable et le caractère fondamentalement aliéné de toute identité humaine. Le narcissisme n'est pas un moment à dépasser : il est le prix à payer pour avoir un je.

Le basculement dans le désir de l'autre



Le texte se conclut par un mouvement en deux temps. D'abord, Lacan décrit le « virage du je spéculaire en je social » : le moment où le je du miroir bascule dans le lien à l'autre. Ce passage est marqué par ce que les psychologues du développement appellent le transitivisme — ce phénomène courant chez les tout-petits où l'enfant qui en voit un autre tomber se met à pleurer, ou celui qui frappe affirme avoir été frappé, comme si la frontière entre soi et l'autre n'était pas encore tracée. Pour Lacan, ce transitivisme n'est pas un simple défaut de maturité cognitive : il révèle la structure même de notre rapport au savoir. À partir de ce virage, tout le savoir humain est « médiatisé par le désir de l'autre » — on ne désire, on ne connaît que par et à travers ce que l'autre désire. C'est, en germe, la thèse qui deviendra centrale dans les séminaires : « le désir de l'homme est le désir de l'Autre » — autrement dit, nous ne désirons qu'à partir de ce que l'autre désire ou incarne.

Puis, dans les derniers paragraphes, Lacan lance une double polémique. Contre l'existentialisme, qui reste prisonnier des méconnaissances du moi tout en prétendant les dépasser par la conscience. Et contre la psychologie du moi, qui fait du moi l'agent de la cure et le garant de l'adaptation au réel, alors que le moi est précisément la fonction de méconnaissance par excellence.

La dernière phrase du texte en donne la portée éthique : la psychanalyse est seule à reconnaître « ce nœud de servitude imaginaire que l'amour doit toujours redéfaire ou trancher ». La cure n'a pas pour but de renforcer le moi — elle a pour but de desserrer l'emprise de l'imaginaire sur le sujet.

Réception et postérité



Le texte de 1949 n'a pas immédiatement provoqué de bouleversement au sein de l'IPA, alors largement acquise aux orientations de Hartmann et de la psychologie du moi. C'est en France, et à partir des années 1960, que le « stade du miroir » est devenu un texte canonique — l'un des rares textes de Lacan à être régulièrement lu en dehors du cercle analytique. Il a exercé une influence considérable sur la philosophie (Althusser y a trouvé un modèle pour penser l'interpellation idéologique), sur la théorie du cinéma (Christian Metz, Jean-Louis Baudry), sur les études littéraires et sur la théorie féministe (notamment chez Judith Butler, qui en a critiqué les présupposés).

Parmi les psychanalystes, la réception a été contrastée. Les partisans de la psychologie du moi y ont vu une spéculation philosophique étrangère à la clinique. D'autres, y compris hors du champ lacanien — on pense à Winnicott et à son texte « Le rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de l'enfant » (1967) —, ont reconnu dans l'intuition de Lacan quelque chose de cliniquement fécond, tout en la reformulant dans d'autres termes. Dans le champ lacanien lui-même, le stade du miroir a été progressivement resitué : Lacan n'a cessé de le reprendre, le complexifier et, d'une certaine manière, le relativiser à mesure que le registre symbolique, puis le réel, prenaient davantage de place dans son enseignement. Le schéma L (qui représente les quatre pôles du sujet), le graphe du désir (qui articule demande et désir), la topologie des nœuds borroméens (qui lie le réel, le symbolique et l'imaginaire) sont autant de reformulations ultérieures qui reprennent et déplacent les intuitions de 1949.

Aujourd'hui, le texte conserve sa force. Non pas comme une théorie développementale — il ne prétend pas rivaliser avec les neurosciences de la cognition enfantine —, mais comme une description structurale de la condition imaginaire du sujet humain : le fait que notre identité repose sur une image qui nous constitue et nous aliène dans le même geste, et que cette aliénation fonde notre rapport au semblable, au savoir et — comme Lacan le suggère en conclusion — à l'amour.

Notre série sur la découverte de la pensée de Lacan se poursuivra avec une introduction aux séminaires — ce qu'ils sont, comment ils ont été produits et transmis — avant de nous engager dans la lecture du Séminaire I, Les écrits techniques de Freud (1953-1954), où Lacan reprend et approfondit plusieurs des thèmes esquissés dans le texte de 1949.