Le transfert : l’outil thérapeutique le plus méconnu

Flux lumineux abstrait symbolisant le transfert en psychanalyse.

Le transfert : l’outil thérapeutique le plus méconnu

Il arrive que nous nous sentions, face à une nouvelle figure d’autorité, soudain ramenés à des émotions anciennes ; ou que nous réagissions à quelqu’un avec une intensité qui semble déborder la situation présente. Ce type d’expérience, à la fois commun et troublant se rapproche de ce que la psychanalyse appelle le « transfert ». Ces phénomènes quotidiens en sont un avant-goût. Mais le transfert au sens analytique est d’une tout autre nature. Il ne s’agit pas de prêter spontanément à une personne les traits d’une autre, mais de la réédition, à notre insu, de motions inconscientes anciennes — et il se déploie de façon privilégiée dans le cadre singulier de la cure, qui seul s’affaire de le reconnaître et de le travailler.

Ce phénomène, longtemps négligé puis devenu central, est l’un des concepts les plus méconnus du grand public, et l’un des plus mal compris. Cet article retrace son histoire — d’une découverte que Freud accueillit d’abord avec embarras jusqu’à l’idée, propre à la psychanalyse, qu’il pourrait constituer le ressort même de la cure.

Une découverte née de l’embarras

À l’origine, le transfert n’apparaît pas comme un concept, mais comme un problème embarrassant. Aux débuts de la psychanalyse, Josef Breuer traite la patiente passée à la postérité sous le nom d’Anna O. — celle-là même qui invente l’expression « cure par la parole ». Or, au fil du traitement, la patiente développe à l’égard de son médecin un attachement amoureux intense. Breuer, troublé, interrompt la cure. Nous avons consacré un article au cas d’Anna O et à ce qu’il dit — et ne dit pas — de la naissance de la psychanalyse.

La tradition rapporte que Freud, plus jeune alors, aurait considéré l’épisode avec une certaine distance — confiant à sa fiancée que pareille mésaventure, lui, ne risquait pas de la connaître. L’anecdote, transmise par ses biographes, est trop belle pour qu’on en garantisse les termes exacts ; mais elle dit quelque chose de juste sur l’état d’esprit de l’époque. Ces élans amoureux des patientes apparaissaient comme un accident gênant, un obstacle au travail médical, voire un danger pour le praticien.

Le génie de Freud fut de renverser ce regard. Lorsqu’il rencontre à son tour le phénomène dans sa propre pratique, il cesse peu à peu d’y voir un parasite. Il comprend que ces mouvements affectifs adressés au thérapeute ne sortent pas de nulle part : ils sont la réédition, dans la relation présente, de motions inconscientes anciennes, liées aux figures premières de l’enfance. Ce qui semblait un accident devient un matériau — et, bientôt, le levier central de la méthode. Le transfert est ainsi né comme embarras avant de devenir un concept.

De la théorie du transfert à l’amour de transfert

Freud consacre au transfert deux textes majeurs, à trois ans d’intervalle, que la tradition regroupe — avec d’autres écrits de la même période — sous le nom d’Écrits techniques (ceux-là mêmes que Lacan choisit de relire pour amorcer son « retour à Freud » dans son premier séminaire). En 1912, « Sur la dynamique du transfert » en livre la première synthèse théorique : Freud y montre pourquoi le transfert se produit nécessairement au cours d’une cure, et en distingue les formes positives et négatives. Déjà, il y articule transfert et résistance.

En 1915, avec les « Observations sur l’amour de transfert », Freud pousse cette réflexion jusqu’à sa conséquence la plus troublante. La question qu’il affronte est délicate : que penser de l’amour qu’une patiente déclare à son analyste ? S’agit-il d’un sentiment « pour de faux », un simple artefact du dispositif ?

La réponse de Freud est d’une grande honnêteté intellectuelle. Cet amour, soutient-il, ne doit pas être tenu pour moins authentique qu’un autre. Dans son fond, le transfert amoureux et l’amour-passion ordinaire sont psychiquement équivalents — l’un n’est pas la copie dégradée de l’autre. Tout amour, après tout, réédite des modèles infantiles ; l’amour de transfert ne fait que rendre ce mécanisme visible dans le cadre de la cure.

Cette tension a été relue avec finesse par Jacques Lacan. Lors de la séance de son premier séminaire du 10 mars 1954, Lacan revient sur ces textes et, d’une certaine façon, en dénoue les deux faces : d’un côté le versant de la résistance — le transfert peut devenir ce qui fait obstacle, ce qui freine l’échange au moment d’aborder le plus pénible ; de l’autre, une part bien réelle et transformatrice, cet amour dont Freud avait reconnu qu’il ne pouvait être ramené à un pur « symbolisme » qui en ferait quelque chose d’irréel. Le site L’Entre-Deux consacre une analyse détaillée à cette séance du 10 mars 1954 et à la manière dont Lacan y introduit la fonction imaginaire dans la théorie du transfert.

On mesure, à ce point, combien le transfert excède la simple relation de confiance thérapeutique. Toutes les approches recherchent une relation de qualité avec leur patient ; la psychanalyse, elle, vise quelque chose de plus singulier — la résurgence vivante, dans la relation présente, de l’histoire affective du sujet, qu’elle prenne une forme heureuse ou douloureuse.

Le transfert comme socle de la cure, et non comme simple outil

C’est ici que la psychanalyse se distingue radicalement des autres approches. La plupart des psychothérapies, lorsqu’elles perçoivent le transfert, cherchent à le neutraliser ou à le contourner, comme une interférence dans un travail qui se voudrait « objectif ». La psychanalyse fait l’inverse : elle en fait le moteur même de la cure.

Le raisonnement est le suivant. Si le patient rejoue avec son analyste les scénarios affectifs hérités de son passé, alors ce passé cesse d’être seulement raconté : il se déploie en acte, ici et maintenant, observable dans la relation. Ce qui resterait autrement une reconstruction abstraite devient une expérience vivante, que le patient et l’analyste peuvent ensemble examiner à mesure qu’elle se produit.

Cette élaboration se poursuit d’ailleurs au-delà du seul constat. Au fil de la cure, le transfert ne reste pas diffus : il se condense, se structure, et finit par former ce que l’on appelle une névrose de transfert — une sorte de réédition concentrée, au sein de la relation analytique, de la névrose infantile du sujet. Le dispositif analytique lui-même — le cadre régulier, le divan, la discrétion de l’analyste — n’est pas neutre à cet égard : il est précisément conçu pour favoriser le déploiement de cette névrose de transfert, en offrant un espace où les figures du passé peuvent venir se réinscrire.

De là découle une thèse, classique mais toujours débattue au sein de la psychanalyse : l’objectif ultime d’une cure serait la résolution du transfert. Non pas l’éteindre artificiellement, mais en élaborer et en comprendre les ressorts, jusqu’à ce que le sujet n’ait plus besoin de rejouer ce qu’il peut désormais penser. C’est dire si, dans cette perspective, le transfert n’est pas un outil parmi d’autres : il est le terrain, le moteur et l’enjeu de tout le travail.

Cette centralité du transfert n’est pas un héritage figé : elle continue d’être repensée par les théoriciens contemporains. René Roussillon, par exemple, a renouvelé la compréhension de son maniement auprès des patients dont la souffrance ne relève pas du registre névrotique classique, mais de problématiques narcissiques et identitaires — là où le transfert engage moins le souvenir refoulé que des expériences non encore symbolisées. Loin d’être une doctrine du passé, le travail sur le transfert reste un chantier théorique et clinique ouvert.

Le contre-transfert : ce que le thérapeute éprouve en retour

Le transfert n’est pas à sens unique : l’analyste, lui aussi, éprouve des mouvements affectifs en réponse à son patient. C’est ce qu’on nomme le contre-transfert — une notion encore plus discutée que le transfert lui-même. Sa définition varie en effet selon les auteurs. Pour les uns, au sens strict et originel, il désigne la réaction de l’analyste suscitée par ses propres conflits non résolus, réveillés au contact du patient : ce serait alors un angle mort à surveiller. Pour d’autres, en un sens plus large devenu courant, il englobe l’ensemble des réactions affectives de l’analyste envers son patient. Cet élargissement n’est pas anodin, car il transforme ce qui était d’abord conçu comme un obstacle en un possible instrument de connaissance.

Dans cette seconde acception, ce que l’analyste ressent en présence d’un patient — un agacement, une tendresse, un ennui, une inquiétude — peut renseigner sur ce que ce patient suscite chez les autres, et sur la manière dont s’organise sa vie relationnelle. Encore faut-il que le clinicien sache distinguer ce qui, dans sa réaction, vient du patient et ce qui vient de sa propre histoire. C’est tout le sens de l’exigence de formation, d’analyse personnelle et de supervision qui caractérise la pratique analytique : on ne manie pas le transfert et le contre-transfert sans s’y être soi-même longuement formé.

Les écoles psychanalytiques face au transfert

Toutes les écoles issues de Freud accordent au transfert une place centrale, mais elles n’en font pas le même usage. Certaines insistent sur son versant symbolique et langagier, d’autres sur la relation d’objet précoce qu’il réactualise. Ces divergences, loin d’être des querelles d’école, dessinent des manières différentes de conduire une cure.

L’une des élaborations les plus marquantes à cet égard est celle d’Otto Kernberg, qui a placé le travail sur le transfert au centre même de sa méthode — en particulier auprès de patients dont l’organisation psychique se situe à mi-chemin entre la névrose et la psychose, ce qu’on nomme l’organisation limite. Chez ces patients, le transfert prend des formes intenses et clivées qui exigent un maniement spécifique. (Nous consacrerons un article dédié à l’approche de Kernberg et à l’organisation limite ; il poursuivra notre série sur les héritiers de Freud.)

« Suis-je en train de tomber amoureux de mon psy ? »

C’est une question que beaucoup de patients se posent, parfois avec inquiétude ou avec honte. Au terme de ce parcours, on comprend qu’elle n’a rien d’anormal : elle est, au contraire, l’expression même du processus à l’œuvre. Éprouver des sentiments intenses — d’amour, d’admiration, mais aussi de colère ou de déception — à l’égard de son analyste fait partie du travail, et non contre lui.

Il faut toutefois être clair sur un point essentiel, qui protège le patient : ces sentiments sont analysés, jamais agis. Le cadre déontologique de la psychanalyse interdit absolument que le transfert donne lieu à une relation réelle ; c’est précisément cette interdiction qui rend le transfert utilisable. Parce que rien ne sera mis en acte, tout peut être pensé, dit et compris. Ce que le patient redoute comme un débordement est en réalité l’étoffe même de sa cure — et la garantie d’un cadre sûr en permet l’exploration.

La culture populaire s’est d’ailleurs emparée de cette tension. La série israélienne BeTipul (2005), mieux connue par ses adaptations — l’américaine In Treatment et, plus récemment, la française En thérapie — met en scène, dès sa première intrigue, une patiente qui développe un intense transfert amoureux pour son thérapeute. Le maniement de cette situation par le clinicien y est dépeint comme particulièrement délicat, et même fautif par moments ; le passage à l’acte n’est jamais consommé, mais le trouble que la série donne à voir a durablement marqué l’imaginaire collectif. C’est, en creux, une illustration de ce que le cadre est censé garantir — et de ce qui se joue lorsqu’il vacille.

Comprendre le transfert, c’est comprendre ce qui distingue une psychothérapie analytique de toute autre forme d’accompagnement : non pas une relation de soutien, si précieuse soit-elle, mais un dispositif où le passé revient se jouer pour, enfin, pouvoir se dénouer.


Si ces réflexions résonnent avec ce que vous traversez, l’équipe du Regroupement Psychologues Montréal peut vous accompagner. Nos psychologues et psychothérapeutes reçoivent au cabinet Atwater en français, en anglais, en espagnol, en portugais, en farsi et en arabe selon les disponibilités de chacun·e. Pour fixer un premier rendez-vous d’évaluation, contactez-nous par téléphone au 514-497-8014 ou par courriel.

Article révisé par Dr Martin Belzile, D.Ps., psychologue (OPQ 12912-16). Publié le [date].


Références

- Freud, S. (1912). Sur la dynamique du transfert. Dans La technique psychanalytique (recueil regroupant les « Écrits techniques » de Freud).
- Freud, S. (1915). Observations sur l’amour de transfert (Bemerkungen über die Übertragungsliebe). Dans La technique psychanalytique.
- Lacan, J. (1975). Le Séminaire, livre I : Les écrits techniques de Freud (1953-1954). Paris : Seuil. (Séance du 10 mars 1954.)
- Roussillon, R. Le transfert paradoxal et les travaux sur les situations-limites et la symbolisation primaire (à préciser selon l’édition retenue). [Théoricien contemporain du maniement du transfert dans les problématiques narcissiques-identitaires.]
- L’Entre-Deux. Lacan, Rosine Lefort et le cas Robert — Séminaire I, 10 mars 1954.

Foire aux questions

Le transfert est-il dangereux ?

Non. Le transfert est un phénomène normal et universel, et le cadre analytique est précisément conçu pour qu’il puisse être exploré sans risque. Ce qui pourrait être problématique — qu’un sentiment intense soit mis en acte — est justement ce que le cadre déontologique interdit absolument. Le transfert s’analyse ; il ne donne jamais lieu à une relation réelle. C’est cette règle qui rend son exploration sûre et féconde.

Faut-il s’allonger sur le divan pour qu’il y ait un transfert ?

Non. Le transfert se produit dans toute relation thérapeutique, en face-à-face comme sur le divan. Le divan, propre à la cure analytique classique, vise à en favoriser le déploiement en réduisant les repères du présent, mais la psychothérapie psychodynamique travaille le transfert tout aussi sérieusement en face-à-face. Le dispositif s’adapte aux besoins et au cadre de chaque suivi.

Combien de temps dure un travail sur le transfert ?

Cela dépend entièrement de la personne, de sa demande et de la profondeur du travail engagé. Une psychothérapie psychodynamique peut s’étendre sur quelques mois à quelques années ; une psychanalyse, davantage. Ce qui compte n’est pas une durée prédéfinie, mais le fait que le travail aboutisse à ce que les schémas rejoués puissent enfin être pensés plutôt que répétés.

Contenu clinique révisé

Révisé par : Dr Martin Belzile (OPQ 12912-16)

Dernière révision clinique : 4 juin 2026. Prochaine révision prévue : juin 2027.

Ce contenu est fourni à titre informatif et éducatif uniquement. Il ne constitue pas un avis psychologique ou médical individualisé ni un diagnostic, et ne remplace pas une consultation avec un professionnel de la santé qualifié.