Les héritiers de Freud : exil, recomposition et premières grandes divergences (1938–1945)

Table de travail en bois sombre couverte de manuscrits et de lettres, avec un petit portrait de Freud encadré au centre, entouré en arrière‑plan par les silhouettes floues de plusieurs analystes en pleine discussion dans une lumière chaude de fin d’après‑midi.

Freud meurt à Londres le 23 septembre 1939, à l’aube d’une guerre mondiale qu’il n’aura pas vécue, dans un exil qu’il avait longtemps refusé. La question qui se pose immédiatement — et qui n’a cessé de se poser depuis — est celle de sa succession. Non pas au sens dynastique du terme, mais dans un sens profondément théorique et institutionnel : qui hérite de la psychanalyse ? Quel Freud chacun de ses disciples a-t-il lu, retenu, prolongé ou transformé ?

Cette question prolonge le fil amorcé dans nos billets précédents : de la première période de la psychanalyse, entre 1900 et 1910, lorsque Freud invente sa méthode et fonde le premier cercle analytique (Histoire de la psychanalyse – 1900–1910), jusqu’aux grandes œuvres métapsychologiques des années 1920, comme Le Moi et le Ça (1923), où Freud réinvente l’appareil psychique (Le Moi et le Ça (1923) : Freud réinvente l’appareil psychique), puis les textes crépusculaires des années 1930, marqués par le malaise dans la civilisation et par la montée des périls politiques (Freud (1930–1935) : l’ombre du crépuscule et les semences de l’avenir).

La réponse à ces questions n’est pas simple. Car la diaspora forcée qu’a provoquée la montée du nazisme a éclaté le mouvement psychanalytique en plusieurs foyers géographiques distincts — Londres, New York, Buenos Aires —, et avec elle, les interprétations de l’œuvre freudienne ont divergé de manière irréversible. L’unité apparente que maintenait l’Association psychanalytique internationale (IPA) depuis sa fondation en 1910 allait être mise à rude épreuve. Ce que l’on appelle parfois la « galaxie freudienne » s’est, en l’espace de quelques années, fragmentée en autant de soleils concurrents.

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1. Une diaspora forcée : l’exil comme condition de transmission



Avant d’examiner les grandes lignes théoriques, il faut s’arrêter sur le fait brut, massif et souvent douloureux : la quasi-totalité des psychanalystes d’Europe centrale ont dû fuir leurs pays d’origine entre 1933 et 1939, sous la pression du régime national-socialiste. Les psychanalystes viennois, berlinois, budapestois — en grande majorité juifs — ont perdu leur maison, leur langue clinique, leur réseau institutionnel, parfois leur famille. C’est dans cet exil que l’héritage freudien s’est transmis, c’est-à-dire dans des conditions de rupture, d’urgence et de déracinement.

Ernest Jones, président de l’IPA à partir de 1932, joue un rôle déterminant dans cette recomposition institutionnelle. C’est lui qui, au péril de sa propre sécurité, vole jusqu’à Vienne en mars 1938 — au lendemain de l’Anschluss — pour négocier l’émigration de Freud et de son entourage vers Londres. Avec Anna Freud, il tient une liste détaillée des membres de la Société psychanalytique de Vienne (WPV) : 90 noms, avec des informations sur les visas, les ressources financières, les adresses, les qualifications professionnelles. Ce n’est pas seulement un sauvetage humain ; c’est une tentative de préserver la substance institutionnelle de la psychanalyse, en reconstituant ailleurs ce que Vienne avait été.

Cet exil n’est pas sans conséquence sur la théorie elle-même. On peut faire l’hypothèse que l’exil de Freud à Londres, précédant de peu sa mort, a provoqué à la fois un resserrement sur le texte d’origine et une exigence accrue de fidélisation : comme si la perte de la patrie psychanalytique — Vienne — avait rigidifié certains gardiens de l’orthodoxie. Chacun des héritiers, selon sa position dans cet exil, allait lire Freud différemment.

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2. Anna Freud : la psychologie du Moi comme héritage légitime



Anna Freud (1895–1982) est sans conteste l’héritière la plus immédiate, au sens dynastique autant que théorique. Dernière fille de Freud, analysée par son propre père — un fait avéré et documenté qui ne manquera pas de faire scandale —, elle arrive à Londres en juin 1938 et s’y installe définitivement après la mort de Freud en septembre 1939. Elle deviendra la gardienne de l’orthodoxie freudienne dans l’espace anglophone, fondant la Hampstead Clinic et développant une psychanalyse des enfants rigoureuse.

Mais Anna Freud n’est pas simplement une dépositaire fidèle. Avec Le Moi et les mécanismes de défense (1936), elle accomplit un déplacement théorique décisif : elle réoriente la psychanalyse vers l’étude systématique des défenses du Moi, au détriment de l’exploration de l’inconscient pur. Ce faisant, elle pose les jalons de ce qui deviendra l’Ego Psychology — une psychanalyse centrée sur la fonction adaptative du Moi, sur son renforcement et sa capacité à se réconcilier avec la réalité.

Le Freud qu’Anna Freud a lu est avant tout le Freud de la deuxième topique — le Freud du Ça, du Moi et du Surmoi —, et plus précisément le Freud d’une formule qu’elle interprète dans un sens normatif : Wo Es war, soll Ich werden (« Là où était le Ça, le Moi doit advenir »). Dans sa lecture, cette phrase devient un programme : rendre le Moi plus fort, plus adapté, plus à même de gouverner les pulsions. C’est un Freud éducateur et pédagogique, orienté vers la santé psychique et la normalisation — loin du Freud qui, dans Malaise dans la civilisation (1930), voyait dans la civilisation elle-même une source irrémédiable de souffrance.

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3. Heinz Hartmann : le Freud américain et la zone sans conflit



Heinz Hartmann (1894–1970) est l’autre grand architecte de l’Ego Psychology, et peut-être son penseur le plus systématique. Né à Vienne, psychiatre et psychanalyste, il présente en 1937 devant la Société psychanalytique de Vienne un texte qui paraîtra en 1939 sous le titre Ego Psychology and the Problem of Adaptation — une œuvre qui va fonder, avec les travaux d’Anna Freud, l’école dominante de la psychanalyse américaine pour les trente années suivantes.

La thèse centrale de Hartmann est que le Moi dispose d’une sphère autonome, c’est-à-dire d’un ensemble de fonctions — mémoire, perception, coordination motrice — qui opèrent indépendamment du conflit psychique. Cette « zone sans conflit du Moi » (conflict-free ego sphere) n’est pas une idée de Freud ; c’est une extension, voire une correction, de la métapsychologie freudienne. Là où Freud concevait le Moi comme essentiellement en conflit — pris en étau entre les exigences du Ça, du Surmoi et de la réalité —, Hartmann lui confère une dimension adaptative qui l’aligne sur les sciences du comportement et la psychologie académique.

Ce faisant, Hartmann ouvre la psychanalyse à l’ambiance intellectuelle américaine. Exilé aux États-Unis en 1941 avec Ernst Kris et Rudolf Loewenstein — ce dernier étant, par une ironie de l’histoire, le seul analyste de Lacan —, ce « triumvirat » développe une version de la psychanalyse profondément compatible avec les valeurs de la société américaine : l’adaptation, la maîtrise de soi, la réussite sociale. Un Freud délesté de la pulsion de mort, de la sexualité infantile dans ses aspects les plus dérangeants, et du malaise inhérent à la civilisation. L’American way of life exigeait un Freud rassurant — et Hartmann le lui a fourni.

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4. Mélanie Klein : un autre Freud, depuis l’intérieur du bébé



À l’opposé de cet axe adaptatif, une autre héritière construit depuis Londres une psychanalyse radicalement différente. Mélanie Klein (1882–1960), née à Vienne, formée à Budapest puis à Berlin, s’établit en Angleterre dès 1926 à l’invitation d’Ernest Jones — qui voit dans ses travaux sur la psychanalyse des enfants un apport décisif. Mais la psychanalyse kleinienne n’est pas une simple extension du corpus freudien : c’est une reconstruction, depuis l’intérieur.

Klein déplace radicalement le centre de gravité de la théorie. Là où Freud situe les conflits fondamentaux autour du complexe d’Œdipe — c’est-à-dire vers l’âge de trois à cinq ans — Klein les recule vers les tous premiers mois de la vie, vers la relation du nourrisson au sein maternel. Elle élabore deux « positions » — la position schizo-paranoïde et la position dépressive — comme des constellations fondamentales d’angoisse, de défense et de relation d’objet qui structurent le psychisme dès le début de la vie. La position schizo-paranoïde, caractérisée par le clivage du bon et du mauvais objet, précède la position dépressive, où l’enfant commence à percevoir la mère comme un objet total, unifié, aimé et haï à la fois.

Le Freud de Klein est celui des pulsions les plus archaïques, de la pulsion de mort incorporée dès les premiers fantasmes sadiques du nourrisson. C’est ce Freud qui s’annonçait déjà dans Au-delà du principe de plaisir, où la pulsion de mort venait fissurer l’optimisme de la première théorie des pulsions (Au-delà du principe de plaisir : quand Freud ose repenser les fondements de la psychanalyse). C’est un Freud profondément biologique dans ses fondements pulsionnels, mais prolongé vers un monde intérieur — les objets internes, les fantasmes inconscients — que Freud lui-même n’avait qu’esquissé. Klein lit Freud à travers Karl Abraham, dont elle avait été l’élève à Berlin, et prolonge ses études sur les stades précoces du développement libidinal jusqu’à leurs limites les plus extrêmes.

Ce déplacement théorique est incompatible avec la lecture qu’Anna Freud fait de son père. Et c’est précisément ce qui va déclencher l’une des crises institutionnelles les plus spectaculaires de l’histoire de la psychanalyse.

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5. Les Controversial Discussions (1941–1944) : le choc des héritages



Lorsque Freud meurt en 1939 et qu’Anna Freud décide de rester à Londres, la British Psycho-Analytical Society se retrouve dans une situation inédite : les deux grandes héritières — Anna Freud et Mélanie Klein — sont désormais membres de la même société. Les tensions, qui couvaient depuis la fin des années 1920, explosent entre 1942 et 1944 dans une série de séances qui passeront à l’histoire sous le nom de Controversial Discussions.

Ces débats portent sur des questions en apparence techniques : quel est le bon moment pour interpréter ? La psychanalyse des enfants doit-elle utiliser le jeu comme substitut à l’association libre ? Les fantasmes inconscients précèdent-ils l’expérience ou en sont-ils la résultante ? Mais derrière ces questions cliniques, c’est bien la question de l’héritage légitime qui est en jeu. Du côté kleinien : Susan Isaacs, Joan Rivière, Paula Heimann. Du côté annafreudien : Kate Friedlander, Willie Hoffer, Dorothy Burlingham. Et entre les deux, un groupe modérateur — le Middle Group, ou groupe des Indépendants — tente de maintenir l’unité institutionnelle.

L’accord final, formalisé en novembre 1946, est un compromis organisationnel remarquable : deux formations parallèles coexistent au sein de la même société, avec un terrain d’enseignement commun et des séminaires techniques distincts. La psychanalyse britannique devient, structurellement, une fédération de trois écoles. C’est la première grande institutionnalisation d’un pluralisme théorique au sein du mouvement freudien — et le signe que l’« héritage de Freud » ne pouvait désormais plus être revendiqué par une seule voix.

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6. Winnicott et les Indépendants : entre Klein et Anna Freud



Donald Winnicott (1896–1971) est la figure la plus marquante du Middle Group — ce troisième espace que certains analystes britanniques ont voulu occuper entre le kleinisme et l’annafreudisme. Pédiatre avant d’être analyste, il avait reçu plus de 60 000 enfants au cours de sa carrière clinique. Son œuvre se caractérise par un empirisme radical : c’est la clinique qui dicte la théorie, non l’inverse.

La contribution centrale de Winnicott est le concept d’objet transitionnel et d’espace transitionnel — cette « troisième aire » qui n’est ni la réalité intérieure ni la réalité extérieure, mais l’espace du jeu, de la créativité, de l’illusion partagée. Là où Klein avait mis l’accent sur le monde fantasmatique intérieur et ses objets persécuteurs ou idéalisés, Winnicott déplace l’attention vers l’environnement — la mère suffisamment bonne, le holding, la continuité d’être. Ce n’est pas un abandon du freudisme, mais une transformation de son centre de gravité : de l’intra-psychique vers l’inter-subjectif, du conflit pulsionnel vers la qualité de l’environnement premier.

Le Freud que Winnicott a lu est celui de l’angoisse comme signal, celui qui, dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), avait introduit la dimension du Moi comme instance anticipatrice. Mais Winnicott déplace ce Moi vers sa relation à l’environnement maternel, et pose des questions que Freud n’avait pas posées : que se passe-t-il quand l’environnement échoue ? Qu’est-ce que le faux self — cette construction défensive que l’enfant érige pour se conformer à un environnement insuffisant ? Ces questions ouvrent une clinique des états-limites que Freud n’avait qu’effleurée.

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7. Les voix dissidentes : Horney, Fenichel et la gauche freudienne



L’histoire des héritiers de Freud ne se réduit pas aux grandes écoles institutionnalisées. Il y a aussi les dissidences — ceux qui ont choisi de rompre avec l’orthodoxie freudienne, souvent au nom d’une critique sociale ou culturelle que Freud avait, selon eux, trop longtemps différée.

Karen Horney (1885–1952) est parmi les premières à opérer ce glissement. Formée à Berlin autour de Karl Abraham, elle commence dès les années 1920 à critiquer la théorie freudienne de la féminité — et notamment la notion d’envie du pénis, qu’elle retourne : ce sont les hommes, dit-elle, qui envient les femmes leur capacité de maternité. Après son émigration aux États-Unis en 1932, sa critique s’élargit : elle rejette le déterminisme biologique freudien au profit d’une orientation culturaliste, considérant que les névroses sont avant tout des produits de la société et non de la biologie pulsionnelle. Sa rupture avec l’establishment psychanalytique new-yorkais est consommée en 1941, lorsqu’elle fonde l’American Institute for Psychoanalysis. Elle a lu un Freud qu’elle voulait corriger — un Freud dont elle a gardé l’inconscient et le déterminisme psychique, mais qu’elle a délesté de sa théorie des pulsions.

Otto Fenichel (1897–1946) représente une autre forme de dissidence, plus discrète mais tout aussi significative. Psychanalyste viennois, marxiste convaincu, il refuse de séparer la psychanalyse de la critique sociale. Exilé en 1933, il rédige depuis Oslo, Prague et finalement Los Angeles ses célèbres Rundbriefe — 119 lettres circulaires clandestines envoyées à ses collègues en exil entre 1934 et 1945, tentant de maintenir vivant un freudisme de gauche que la guerre et l’exil cherchaient à étouffer. Son grand œuvre, The Psychoanalytic Theory of Neurosis (1945), est une synthèse encyclopédique qui reste fidèle à la métapsychologie freudienne tout en y intégrant une dimension sociale que Freud avait esquissée dans ses écrits tardifs.

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8. Quel Freud chacun a-t-il lu ?



La question posée en introduction mérite une réponse synthétique. Car au-delà des figures individuelles, c’est bien la multiplicité des Freud possibles qui frappe à l’examen de cette période.

- Anna Freud a lu le Freud de la deuxième topique et de l’adaptation : un Freud pédagogue, clinicien du Moi, intéressé par les défenses et le développement de l’enfant.
- Hartmann a lu le Freud de la métapsychologie, mais pour en extraire une théorie de l’autonomie du Moi compatible avec les sciences du comportement et les idéaux de la société américaine.
- Mélanie Klein a lu le Freud des pulsions, de la pulsion de mort, de Au-delà du principe de plaisir — et l’a prolongé vers les fantasmes les plus archaïques de la vie psychique infantile.
- Winnicott a lu le Freud de l’angoisse comme signal, du Moi comme instance relationnelle, et l’a déplacé vers une théorie de l’environnement et du holding.
- Horney a lu le Freud de l’inconscient et du déterminisme psychique, mais a refusé sa biologie pulsionnelle pour lui substituer une psychologie culturelle et sociale.
- Fenichel a lu le Freud de la critique de la civilisation — le Freud de Malaise dans la civilisation, de L’avenir d’une illusion — et a cherché à l’articuler avec une analyse marxiste des structures sociales.

Ce pluralisme de lectures n’est pas simplement un effet de la complexité de l’œuvre freudienne, même si cette complexité y contribue. C’est aussi le produit d’une dispersion géographique et institutionnelle sans précédent, qui a contraint chaque héritier à reconstruire la psychanalyse dans un contexte culturel nouveau, avec de nouveaux patients, de nouvelles institutions et de nouvelles pressions intellectuelles et politiques.

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9. La recomposition institutionnelle : trois pôles, une question



À la fin des années 1940, le paysage de la psychanalyse internationale s’est restructuré autour de trois grands pôles géographiques et théoriques :

1. Londres, avec la British Psycho-Analytical Society divisée en trois groupes — Freudiens (annafreudiens), Kleiniens et Indépendants ;
1. New York, dominé par l’Ego Psychology de Hartmann, Kris et Loewenstein, puis par leurs successeurs comme Edith Jacobson et Margaret Mahler ;
1. Paris, qui reste encore en marge de cette recomposition mais où une figure commence à lire Freud d’une manière encore différente — Jacques Lacan, qui annoncera dans les années 1950 la nécessité d’un « retour à Freud » contre toutes ces déformations.

L’IPA tente de maintenir une unité de façade, mais les divergences théoriques sont désormais trop profondes pour être résolues par des compromis institutionnels. Ce qui s’est joué dans les années 1938–1945 n’est pas seulement une recomposition géographique ; c’est la naissance d’un champ pluriel, traversé de tensions théoriques fondamentales, que des décennies de débats n’ont pas réussi à résoudre.

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Il y a quelque chose de vertigineux à constater que la mort d’un seul homme — Freud —, survenant dans un contexte de guerre mondiale et de diaspora forcée, a suffi à faire éclater en une constellation de théories rivales ce qui se voulait une science unifiée. Ce n’est pas une leçon de relativisme : les théories analytiques ne se valent pas toutes. C’est plutôt la confirmation que toute grande pensée est, par nature, incomplète — et que ses héritiers ne peuvent en prendre possession qu’en la transformant. La question n’est donc pas : qui a trahi Freud ? Mais : que fallait-il trahir pour que la psychanalyse continue de vivre ?

Notre prochain billet sera entièrement consacré aux Controversial Discussions (1941–1945) : nous y reviendrons en détail sur la crise londonienne qui oppose Anna Freud et Mélanie Klein, sur la naissance du Middle Group et sur la manière dont une société analytique a tenté d’institutionnaliser le désaccord sans se dissoudre.

Références sélectives



- Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir.
- Freud, S. (1923). Le Moi et le Ça.
- Freud, S. (1930). Malaise dans la civilisation.
- Anna Freud, A. (1936). Le Moi et les mécanismes de défense.
- Hartmann, H. (1939). Ego Psychology and the Problem of Adaptation.
- Klein, M. (1940–1957). Essais de psychanalyse.
- Winnicott, D. W. (1951–1960). Jeu et réalité, textes divers sur l’objet transitionnel.
- Horney, K. (1932–1945). The Neurotic Personality of Our Time et autres écrits.
- Fenichel, O. (1945). The Psychoanalytic Theory of Neurosis.
- King, P. & Steiner, R. (dir.). (1991). The Freud–Klein Controversies 1941–45.

[^ref1]: Voir notre billet : Histoire de la psychanalyse – 1900–1910
[^ref2]: Voir : Le Moi et le Ça (1923)
[^ref3]: Voir : Freud (1930–1935) : l'ombre du crépuscule et les semences de l'avenir