Les héritiers de Freud (II) : Anna Freud, Melanie Klein et les controverses anglaises
Regroupement Psychologues Montréal
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2026-04-20
Introduction : une crise au cœur de la psychanalyse britannique
Entre l’exil londonien de 1938 et les célèbres Controversial Discussions de 1942-1944, la Société britannique de psychanalyse devient le théâtre principal d’un conflit décisif pour l'histoire de la discipline. D’un côté, l’héritage freudien tel que le porte Anna Freud ; de l’autre, les remaniements théoriques proposés par Melanie Klein.
La tension ne tient pas à une simple querelle d’écoles : elle engage la définition même de l’inconscient infantile, du transfert chez l’enfant, de la temporalité du Surmoi, du statut du fantasme — et, plus fondamentalement, de ce qu’il faut entendre par « fidélité à Freud ».[^1][^2][^3][^4][^5][^6]
De cette crise ne sort pas une victoire nette, mais une recomposition durable du champ analytique. Après-guerre, la psychanalyse britannique stabilise une structure tripartite — annafreudiens, kleiniens, indépendants — qui servira de matrice à plusieurs des développements majeurs du XXᵉ siècle.[^7][^3][^8][^1] Ce billet cherche à reconstituer la scène anglaise pour préparer trois textes à venir consacrés successivement à Klein et à ses disciples, à Anna Freud et à ses successeurs, puis au fameux Middle Group et à sa postérité.
Londres 1938 : la rencontre forcée de deux traditions cliniques
Melanie Klein s’est installée à Londres en 1926, à l’invitation du psychanalyste Ernest Jones. Elle y a acquis une forte influence grâce à ses travaux novateurs sur la psychanalyse des enfants et sur les relations d’objet précoces. Lorsque Sigmund Freud, Anna Freud et plusieurs analystes viennois arrivent en Angleterre en 1938, fuyant l’Anschluss, ils ne découvrent donc pas un terrain neutre, mais une société déjà profondément marquée par la présence kleinienne.[^2][^4][^5][^11][^9]
Pour comprendre ce qui se joue à Londres à cette époque, il faut rappeler qu’avant l’exil, la psychanalyse s'organisait autour de trois grands centres aux sensibilités divergentes :
- Vienne demeurait le foyer originaire, attaché à la métapsychologie freudienne classique, à la théorie des pulsions et à la centralité du complexe d'Œdipe.
- Berlin, autour de Karl Abraham et Max Eitingon, s’était imposée comme le pôle d’innovation technique (création du « trépied d’Eitingon » pour la formation) et le lieu d’une exploration audacieuse des phases prégénitales.
- Londres, dirigée par Ernest Jones, avait très tôt accueilli cette sensibilité berlinoise, d’abord en faisant venir Klein (qui fut analysée par Abraham), puis en défendant ses travaux contre les critiques viennoises.[^11][^9]
Les désaccords sur l'analyse infantile éclatent dès 1927. Deux ouvrages fondateurs structurent ce premier affrontement : l’Introduction à la technique de l’analyse d’enfants d’Anna Freud (1927) et La Psychanalyse des enfants de Klein (1932). Tant que les centres demeuraient séparés géographiquement, ces inflexions théoriques étaient tolérées comme des variantes régionales.
La fermeture de l’Institut de Berlin (1933), puis l’annexion de l’Autriche (1938), mettent fin à cette distance. À Londres, les divergences cessent d’être des nuances théoriques pour devenir des questions de coexistence institutionnelle quotidienne.[^3][^10][^7]
Il importe de dissiper un malentendu courant : la confrontation londonienne ne se joue pas entre Sigmund Freud et Melanie Klein, mais bien entre Anna Freud et Melanie Klein. Freud père, malade à son arrivée, meurt en septembre 1939. Il avait toujours soutenu sa fille, et sa disparition laisse ouverte la question qui structure toute la suite : qui parle désormais au nom de Freud ?[^4][^11][^10][^2][^9] Klein pousse jusqu’au bout les intuitions freudiennes sur le fantasme et la destructivité, tandis qu'Anna Freud se pose en gardienne d’une continuité doctrinale rigoureuse.[^12][^5][^6][^2][^7][^4]
Les quatre foyers du conflit psychanalytique
Les débats de Londres se cristallisent autour de quatre questions cliniques et théoriques majeures :
1. La technique de l’analyse des enfants. Pour Anna Freud, le Moi de l'enfant est en formation ; le cadre analytique doit inclure une dimension éducative et soutenir un transfert positif. Pour Klein, le jeu de l’enfant vaut comme équivalent des associations libres adultes, permettant d’interpréter directement les fantasmes inconscients et l’angoisse.[^5][^13][^11][^6][^2]
2. La précocité du psychisme et la place de l’Œdipe. Les annafreudiens situent la scène œdipienne à l’aube de la phase de latence (4-6 ans), moment clé de l'organisation du Moi. Klein, en revanche, postule un Moi très précoce, capable de défenses dès les premiers mois, et avance que l’Œdipe commence dans une forme archaïque nouée aux positions schizo-paranoïde et dépressive.[^13][^6][^14][^5]
3. Le Surmoi, l’angoisse et la destructivité. Chez Klein, l’univers psychique du nourrisson est intensément dramatique, peuplé de « bons » et de « mauvais » objets, travaillé par des angoisses persécutives. Pour les annafreudiens, cette dramatisation du très précoce risque une reconstruction fantaisiste de la vie infantile au détriment des distinctions topiques classiques.[^6][^14][^2][^7][^9]
4. La formation des analystes. Ce foyer est institutionnel. Si l’on valide la clinique kleinienne, c'est toute l'écoute, la théorie du transfert et la formation du psychanalyste qui doivent être repensées.[^15][^1][^7][^3][^4]
Les Controversial Discussions (1942-1944) : diviser pour survivre
Face à l’aggravation du conflit, la Société britannique organise les fameuses Controversial Discussions (1942-1944). Sous les bombes de la Luftwaffe, la psychanalyse débat de sa propre survie à travers des mémoires écrits et des réponses collectives, en présence d’un groupe intermédiaire cherchant à éviter l’éclatement de l'institution.[^1][^7][^3][^4]
Le conflit ne se résout pas par une théorie unifiée. Sylvia Payne, qui préside une bonne partie des échanges, œuvre activement pour une solution de coexistence. C’est donc une solution institutionnelle qui s’impose : la coexistence de plusieurs orientations vaut mieux qu’une synthèse forcée.[^16][^17][^2][^6][^1][^7]
L’accord d’après-guerre (1946) institue une organisation pluralisée de la formation, divisée en groupes : freudien, kleinien, et un ensemble de non-alignés (le Middle Group ou Independent Group). La psychanalyse a survécu à l’exil au prix de sa propre division. Toute psychanalyse post-freudienne naîtra désormais d’un problème de transmission.[^8][^18][^16][^3][^1][^12][^15]
(Note : Jacques Lacan, lecteur du Hegel de Kojève, fera d'ailleurs de la dialectique un outil central de son propre « retour à Freud », trouvant dans cette triade londonienne un ancrage familier que nous aborderons plus tard).
L'héritage post-freudien : trois voies pour la psychanalyse
De cette crise sortent trois réponses distinctes à la question : que doit devenir la psychanalyse après Freud ? Ces trois lignées feront l’objet de nos prochains billets.[^19][^8][^12][^1][^7]
L'école kleinienne et les relations d’objet
Cette voie prend acte du pari kleinien : l’inconscient infantile est immédiatement conflictuel. De là naît la tradition des relations d’objet (version kleinienne), avec ses travaux sur l’envie, la destructivité et les objets internes, transformant durablement la clinique des états limites et des psychoses.[^14][^8][^5][^6][^24][^3][^10][^4]
Anna Freud et l’Ego Psychology
Prolongeant l'effort d'Anna Freud sur les mécanismes de défense et le Moi, cette orientation nourrit l’Ego psychology (Heinz Hartmann, Ernst Kris, Rudolph Loewenstein), qui dominera la psychanalyse américaine. L’accent est mis sur les fonctions d'adaptation à la réalité, au prix d'un déplacement du centre de gravité freudien.[^20][^21][^22][^19][^13][^2][^23]
Le Middle Group et les indépendants britanniques
Refusant l'alternative stricte, des figures comme Donald Winnicott, Michael Balint et Ronald Fairbairn déplacent la question de l’opposition pulsion/défense vers celle de la relation, de l’environnement, du holding et de la créativité. Cette clinique du vrai-self et de l'aire transitionnelle marquera profondément la pensée contemporaine.[^18][^25][^26][^8]
Conclusion
La controverse anglaise n’a pas seulement opposé deux femmes autour de la clinique de l'enfant. Elle a fait apparaître trois manières de prolonger Sigmund Freud : approfondir les objets internes, renforcer le Moi, ou réinventer la question de la relation. C’est cette triple ramification qui donne à la psychanalyse post-1938 sa véritable ampleur historique.[^26][^3][^8][^19][^1][^2][^4][^12]
Références
1.
Controversial discussions
2.
Anna Freud — Wikipédia
3.
Beginning of the ‘Controversial Discussions’
4.
The Freud/Klein Controversies 1941-45
5.
Melanie Klein
6.
Introduction à l’œuvre de Melanie Klein
7.
Controversial Discussions (Anna Freud-Melanie Klein)
8.
British Independent Group (psychoanalysis) — Wikipedia)
9.
Anna Freud, Melanie Klein : enjeux d’une controverse interanalytique (PDF)
10.
Peter Rudnytsky · Tough Morsels
11.
1926-1938 – London: first papers
12.
Création de la Société française de psychanalyse (SFP)
13.
Introduction à l’œuvre d’Anna Freud
14.
Articles RBP Archive — psychanalyse•be
15.
Séance inaugurale du GIP sur Les formations de l’inconscient — Association Lacanienne Internationale
16.
Melanie Klein — Wikipédia
17.
British Psycho-Analytical Society | Encyclopedia.com
18.
The Independent Mind in British Psychoanalysis — Routledge
19.
Psychoanalysis in America
20.
Diccionario de Psicología, Ego psychology
21.
Ego psychology — Wikipédia
22.
La psychanalyse américaine, d’Hélène Tessier (PDF)
23.
L’American way of life : Lacan et les débuts de l’Ego Psychology — Paméla King
24.
The British Object Relations Theorists: Balint, Winnicott, Fairbairn
25.
The British object relations theorists: Balint, Winnicott, Fairbairn (PubMed)
26.
Jacques Lacan — Wikipédia