Cet article s'inscrit dans notre série consacrée à l'histoire de la psychanalyse et aux grandes œuvres freudiennes. Il fait suite à notre billet sur la période 1930–1935, qui nous avait conduits du Prix Goethe à l'exil londonien en passant par l'incendie des livres. Il dialogue également avec nos articles sur le Moi et le Ça, sur Inhibition, symptôme et angoisse, et sur la correspondance Freud–Einstein.
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Il y a quelque chose d'étrange, et peut-être d'émouvant, dans le fait qu'un homme choisisse d'écrire des conférences qu'il sait ne jamais pouvoir prononcer.
En 1932, Sigmund Freud a soixante-seize ans. Le cancer de la mâchoire qui le ronge depuis 1923 l'a déjà contraint à de nombreuses opérations chirurgicales. La prothèse qu'il porte pour remplacer la partie du palais réséquée déforme sa voix, limite sa mobilité, transforme chaque repas en épreuve. S'adresser à un vaste auditoire est désormais hors de sa portée physique.[^1]
Et pourtant, au cours de cet été-là, il se met à écrire.
« C'est par un artifice de l'imagination que je me transporte, au cours des développements qui suivent, dans un amphithéâtre. »[^1]
Les Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse naissent ainsi, dans un mouvement double et presque paradoxal : celui d'un homme qui dresse le bilan de sa vie intellectuelle tout en refusant que ce bilan soit une clôture.
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Une suite, mais pas une répétition
Ces sept textes sont numérotés de la XXIX^e à la XXXV^e conférence — là où les Conférences d'introduction de 1916–1917 s'étaient arrêtées. La continuité est délibérée. Freud ne veut pas réécrire sa théorie : il veut la prolonger, la corriger, la mettre à l'épreuve de ce que quinze années de clinique et de remaniements théoriques ont entre-temps déposé.[^2][^3]
Car entre 1917 et 1932, il s'est passé beaucoup de choses dans la pensée freudienne. La deuxième topique — Ça, Moi, Surmoi — a remplacé la géographie tripartite Inconscient/Préconscient/Conscient. La pulsion de mort est entrée en scène. L'angoisse a changé de statut : elle ne résulte plus du refoulement, elle le précède et le motive. Ce sont ces remaniements que les Nouvelles conférences viennent intégrer, expliquer, défendre.[^4][^5][^6]
En ce sens, l'œuvre est d'abord un accomplissement. Freud tient entre ses mains les fils d'un édifice théorique qu'il a mis quarante ans à construire, et les Nouvelles conférences en offrent une cartographie à la fois synthétique et rigoureuse.
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Ce que la psychanalyse a accompli : l'édifice en son heure de maturité
La première conférence, intitulée « Révision de la théorie du rêve », donne le ton. Freud ne répudie pas sa théorie du rêve — la plus célèbre, la plus discutée — mais il la nuance. Tous les rêves ne sont pas des réalisations de désir. Certains, notamment les cauchemars récurrents des traumatisés, s'obstinent à reproduire ce qui fait souffrance plutôt que de combler un manque. C'est un aveu de complexité, non un reniement.[^3]
La trente et unième conférence — « La décomposition de l'appareil psychique » — offre peut-être la formulation la plus achevée de ce que la psychanalyse a compris de l'être humain. L'appareil psychique n'est pas unifié. Il met aux prises des forces qui s'affrontent : la vie pulsionnelle, le désir de plaisir, et la résistance que le Moi et le Surmoi lui opposent. C'est dans cette conférence que Freud place l'une de ses phrases les plus célèbres et les plus débattues :[^1]
Wo Es war, soll Ich werden. — « Là où était le Ça, doit advenir le Moi. »[^7][^2]
Cette formule condense à elle seule l'ambition de la cure psychanalytique : non pas abolir l'inconscient, mais établir avec lui un nouveau rapport — moins subi, plus habité. Ce n'est pas une promesse de maîtrise totale. C'est une invitation à devenir un peu plus sujet de sa propre vie intérieure.[^7]
La trente-cinquième et dernière conférence, « Sur une Weltanschauung », constitue peut-être le geste le plus courageux de tout l'ouvrage. Freud y affirme avec une netteté inhabituellement tranchée que la psychanalyse n'est pas et ne peut pas être une conception du monde — elle n'est pas une religion, pas une philosophie totalisante, pas un système de réponses définitives. Elle est, dit-il, « édifiée sur la science ». Et il ajoute, nous sommes en 1933 : « C'est notre meilleur espoir pour l'avenir que l'intellect — l'esprit scientifique, la raison — parvienne avec le temps à la dictature dans la vie psychique de l'homme. »[^8][^9][^2]
La phrase surprend, venant de celui à qui l'on reprocha souvent d'avoir cédé aux séductions de l'irrationnel. Mais elle dit aussi ce que la psychanalyse, à son heure de maturité, a choisi d'être : une discipline de l'interrogation, non de la révélation.
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Un texte jumeau : la correspondance avec Einstein
Il est difficile de lire cette défense de la raison sans entendre, en écho, la voix du Freud qui, au même moment — durant l'été 1932 —, répondait à la lettre d'Albert Einstein sur la guerre.
Les Nouvelles conférences et Pourquoi la guerre ? sont des textes jumeaux. Écrits dans les mêmes mois, ils partagent un même socle théorique et une même inquiétude devant l'époque.
Dans sa réponse à Einstein, Freud mobilise la pulsion de mort pour rendre compte de la guerre — cette même pulsion de mort qui, dans la conférence XXIX, vient troubler la théorie du rêve en imposant la compulsion de répétition, et qui, dans la conférence XXXI, structure la nouvelle cartographie de l'appareil psychique. Les deux textes puisent au même réservoir conceptuel, celui qu'Au-delà du principe de plaisir avait ouvert en 1920.[^5]
Mais c'est surtout la conférence sur la Weltanschauung qui fait entendre la parenté la plus profonde. Dans Pourquoi la guerre ?, Freud oppose au déchaînement pulsionnel le lent travail de la civilisation — le renforcement de l'intellect, le détournement des pulsions vers des fins culturelles, l'intériorisation progressive de la loi. Dans la XXXV^e conférence, il formule la même conviction sous un angle épistémologique : la psychanalyse, en tant que discipline scientifique, refuse de se constituer en Weltanschauung précisément parce qu'elle mise sur la raison plutôt que sur la consolation.
Les deux textes constituent ensemble, à quelques mois de l'arrivée de Hitler au pouvoir, une sorte de double testament rationaliste — fragile, lucide, et d'autant plus saisissant qu'il s'écrit au bord du gouffre.
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Ce que la psychanalyse n'a pas résolu : les zones d'inachèvement assumé
Mais les Nouvelles conférences ne sont pas seulement un monument à ce qui a été accompli. Elles sont aussi, avec une honnêteté intellectuelle remarquable, le recensement de ce qui reste ouvert.
La conférence sur la féminité est, à cet égard, particulièrement significative. Freud y reprend et modifie ses vues sur la sexualité féminine — des vues qu'il sait contestées de son vivant, et qui feront couler encore beaucoup d'encre. Sa position est celle d'un homme qui sait qu'il n'a pas tout dit, peut-être pas tout bien dit, mais qui refuse de se taire sous prétexte qu'il risque de se tromper. Le thème du « continent noir » — l'image que Freud avait forgée dès 1926 dans La question de l'analyse profane pour désigner ce qui, dans la vie psychique des femmes, résistait encore à l'investigation — plane sur l'ensemble de cette conférence. C'est aussi une invitation à ce que d'autres aillent plus loin.[^9][^10][^2][^8]
La conférence sur les rêves et l'occultisme révèle une autre forme d'inachèvement, plus troublante : Freud y examine sérieusement la transmission de pensée, les phénomènes télépathiques, les coïncidences inexpliquées. Il ne conclut pas. Il pèse, hésite, et laisse ouvert ce qu'il aurait peut-être voulu fermer. Ce n'est pas une faiblesse de méthode — c'est la marque d'un esprit qui préfère l'honnêteté de l'incertitude au réconfort d'une clôture prématurée.[^11][^3]
Enfin, la révision de la théorie du rêve admet sans ambages qu'il existe des rêves qui résistent à l'interprétation. La méthode a ses limites. La psychanalyse n'est pas une clé universelle : c'est un outil d'investigation dont certaines portes restent fermées.[^3]
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Un héritage en forme de question
Ce qui rend les Nouvelles conférences si précieuses — et si actuelles — c'est précisément ce double mouvement : elles synthétisent sans prétendre achever, elles affirment sans prétendre avoir tout résolu. Freud y apparaît non pas comme le législateur d'une doctrine, mais comme un chercheur qui a ouvert un territoire immense et qui reconnaît, devant la carte qu'il en a dressée, tout ce qui reste à explorer.
Il achève ces conférences à la fin du mois d'août 1932. Elles paraissent en décembre de la même année chez l'Internationaler Psychoanalytischer Verlag, avec un copyright de 1933 — l'année où l'Allemagne bascule dans la nuit, où ses livres seront brûlés sur les places publiques. Difficile de ne pas entendre, dans la sérénité rigoureuse de ces pages, quelque chose qui ressemble à une forme de défi.[^12][^2][^3]
Wo Es war, soll Ich werden. Là où était l'obscurité, que vienne quelque lumière. Pas toute la lumière — mais quelque lumière.
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Dans notre prochain billet, nous clôturerons cette série en suivant Freud dans ses dernières années : la fuite de Vienne en 1938, l'exil londonien, et ce qu'il a voulu laisser en héritage à la psychanalyse et au monde — à travers son dernier grand chantier, Moïse et la religion monothéiste, et à travers les gestes concrets d'un homme qui savait qu'il mourait.
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Articles connexes
- Le Moi et le Ça (1923) : Freud réinvente l'appareil psychique
- Au-delà du principe de plaisir : quand Freud ose repenser les fondements de la psychanalyse
- Inhibition, symptôme et angoisse (1926) : quand Freud réinvente sa théorie de l'angoisse
- Pourquoi la guerre ? La correspondance Freud–Einstein de 1932
- Freud (1930–1935) : l'ombre du crépuscule et les semences de l'avenir
- La psychanalyse entre 1925 et 1930 : ruptures, chefs-d'œuvre et conquête du monde
References
2. Nouvelles Conférences d'introduction à la psychanalyse - Wikipédia
3. New Introductory Lectures on Psycho-Analysis - Encyclopedia.com
4. Le Moi et le Ça (1923) : Freud réinvente l'appareil psychique
5. Au-delà du principe de plaisir : quand Freud ose repenser les fondements de la psychanalyse
6. La psychanalyse entre 1925 et 1930 : ruptures, chefs-d'œuvre et conquête du monde
7. Wo Es war, soll Ich werden - No Subject
8. Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse - Gallimard
10. La Féminité - Sigmund Freud - Google Books
11. Nouvelles conférences sur la psychanalyse - Psychaanalyse (PDF)
12. Freud (1930–1935) : l'ombre du crépuscule et les semences de l'avenir