Dans le billet précédent, nous avons reconstitué la scène londonienne des Controversial Discussions sans entrer véritablement dans la pensée des protagonistes. Le présent texte se consacre à Mélanie Klein : sa trajectoire, ce qu’elle reçoit de Karl Abraham, ses apports théoriques majeurs, ses principaux écrits, ses disciples directs, et l’état du kleinisme en 2026.
Il faut d’emblée renoncer à une lecture qui réduirait Klein à une « théoricienne du nourrisson ». Ce qu’elle ouvre, c’est un continent : un inconscient infantile dramatique, peuplé d’objets internes en lutte, traversé de fantasmes archaïques d’une violence souvent oubliée — et dont la dynamique excède très largement le seul registre développemental.[1][2] C’est dans cet écart entre la clinique de l’enfant et une métapsychologie de portée générale que se joue son originalité, mais aussi les résistances persistantes à son œuvre.[3]
Une trajectoire singulière : Vienne, Budapest, Berlin, Londres
Mélanie Reizes naît à Vienne en 1882 dans une famille juive cultivée. Mariée jeune à Arthur Klein, elle découvre Freud autour de 1914 par la lecture de L’interprétation des rêves et entreprend une première analyse avec Sándor Ferenczi à Budapest. C’est Ferenczi qui, percevant ses dispositions cliniques, l’oriente vers la psychanalyse des enfants — domaine encore largement inexploré.[4]
Le tournant berlinois est décisif. Sur invitation de Karl Abraham, Klein s’installe à Berlin en 1921 et y présente bientôt deux travaux fondateurs : « La technique de l’analyse des enfants » et « Une névrose obsessionnelle chez une enfant de six ans ».[5] Les positions y sont déjà audacieuses au regard de la doxa freudienne ; Abraham, impressionné par sa compréhension de la vie pulsionnelle infantile, prend sa défense, et au congrès de Wurtzbourg en 1924 affirme que l’analyse des enfants est l’avenir de la psychanalyse.[5] La même année, Klein commence avec lui une seconde analyse, qu’elle a longuement sollicitée.[6][7] Cette analyse sera brutalement interrompue par la mort prématurée d’Abraham en décembre 1925, après une dizaine de mois seulement.[7][8]
Sans son protecteur berlinois, Klein accepte en 1926 l’invitation d’Ernest Jones et s’installe à Londres, où se déploiera l’essentiel de son œuvre clinique, théorique et institutionnelle, jusqu’à sa mort en 1960.[4][9]
Ce que Klein retient de Karl Abraham
L’influence d’Abraham sur Klein est massive et structurante ; on peut sans exagérer dire que toute la première période kleinienne est une mise à l’épreuve clinique des grandes intuitions berlinoises. Quatre éléments méritent d’être soulignés.
1. Les phases prégénitales finement subdivisées.
Dans son Esquisse d’une histoire du développement de la libido (1924), Abraham subdivise les stades oral et sadique-anal de Freud en sous-phases distinctes, articulant chacune à des points de fixation pathologiques précis (mélancolie, paranoïa, névrose obsessionnelle).[10][11] Klein hérite de ce raffinement nosographique et de l’idée que le très précoce détermine la psychopathologie ultérieure.
2. La dépression infantile comme objet clinique.
Abraham postulait dès 1911-1912 que la mélancolie adulte devait reposer sur une dépression de base infantile, sans être parvenu à la démontrer cliniquement. C’est précisément le matériel apporté par Klein, à la fois comme analysante et comme analyste d’enfants, qui fournit à Abraham la confirmation espérée — il en informe aussitôt Freud par lettre en octobre 1923.[11] Cet épisode mérite d’être rappelé : la position dépressive kleinienne plus tard formalisée (1934-1935) prolonge directement cette intuition abrahamienne.
3. L’introjection comme mécanisme princeps.
À la suite de Ferenczi puis d’Abraham, Klein fait de l’introjection — et de son envers, la projection — l’opération psychique fondamentale par laquelle se construit le monde des objets internes. Le « bon » et le « mauvais » objet, distingués par les sous-phases orales abrahamiennes, deviendront chez elle les pôles structurants du psychisme archaïque.[12]
4. Le sadisme primitif comme moteur.
Abraham insistait sur la centralité du sadisme oral et anal dans la vie pulsionnelle ; Klein radicalise cette intuition en faisant de la destructivité — bientôt reformulée en termes de pulsion de mort freudienne — le ressort premier des angoisses précoces.[13] Cette inflexion, étrangère à Abraham mais préparée par lui, constituera l’un des points les plus controversés de l’œuvre kleinienne.
Les apports majeurs
La technique du jeu
Premier geste clinique fondateur : le jeu de l’enfant fonctionne comme l’équivalent strict des associations libres adultes.[14] Là où Freud, dans le « Petit Hans », passait par le père et là où Anna Freud maintient une part éducative et un transfert positif soutenu, Klein installe un cadre stable, un coffret de jouets neutres, et interprète directement — y compris le transfert négatif, y compris très tôt — les fantasmes inconscients que le jeu donne à voir. Cette technique, exposée dès 1932 dans La Psychanalyse des enfants, fonde un domaine clinique propre.[9][14]
Le fantasme inconscient (unconscious phantasy)
Avec Susan Isaacs (« La nature et la fonction du phantasme », 1948), Klein donne au fantasme inconscient un statut métapsychologique : toute pulsion s’exprime psychiquement sous forme de phantasme, qui en est le corrélat direct.[15] Le fantasme n’est ni illusion, ni rêverie consciente, ni reconstruction secondaire : il est la trame même de la vie psychique, actif sans interruption depuis les premiers jours.
Les positions schizo-paranoïde et dépressive
Le concept proprement kleinien de position s’élabore en deux temps. La position dépressive est formulée d’abord (1934-1935) : moment où l’enfant intègre que le « bon » et le « mauvais » objet sont une seule et même mère, ce qui inaugure la culpabilité, le souci de l’objet, le travail de réparation et l’accès au deuil.[16] La position schizo-paranoïde sera formalisée plus tard (1946, « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes »), comme moment plus archaïque dominé par le clivage du self et de l’objet, l’idéalisation, la projection persécutive et l’identification projective.[17]
L’usage du mot « position » — et non « stade » ou « phase » — est délibéré : il indique des configurations psychiques qui, bien qu’apparaissant chronologiquement, ne s’épuisent pas dans le développement et oscillent toute la vie durant (la fameuse oscillation Ps↔D).[18]
L’identification projective
Concept introduit en 1946, et probablement le plus fécond de l’œuvre kleinienne. À la projection (qui expulse un affect), Klein ajoute une opération supplémentaire : des parties du self sont projetées dans l’objet, modifiant la perception qu’on en a et l’usage qu’on en fait.[17] Le concept circulera bien au-delà de l’école kleinienne, transformant durablement la théorie du contre-transfert (Heimann, 1950) et devenant, chez Bion, le fondement de la théorie du contenant/contenu.
L’envie et la gratitude
Dernier grand apport, exposé en 1957 : l’envie primaire, dirigée d’emblée contre le « bon sein » — c’est-à-dire contre ce qui est précisément bon — est une manifestation directe de la pulsion de mort. La gratitude, à l’inverse, signe l’entrée dans la position dépressive et la capacité d’amour véritable.[19][20] La position est radicale : l’envie n’est plus un avatar de l’envie du pénis freudienne, elle est posée comme affect originaire, indépendant du sexe et constitutif. Elle suscitera, dès sa présentation au congrès de Genève en 1955, une vive réaction — Winnicott aurait porté les mains à sa tête en s’écriant : « Oh non, elle ne peut pas faire ça »[21] — et reste l’aspect le plus contesté du kleinisme tardif, y compris parmi ses disciples.
Principaux écrits
L’œuvre publiée de Klein, rééditée en quatre volumes par Money-Kyrle (The Writings of Melanie Klein, Hogarth/Karnac, 1992-1998), peut se résumer ainsi[22] :
- 1932 — La Psychanalyse des enfants (Die Psychoanalyse des Kindes) : exposé systématique de la technique du jeu et premier édifice théorique.
- 1948 — Essais de psychanalyse 1921-1945 : recueil regroupant les articles fondateurs (dont « Contribution à la psychogenèse des états maniaco-dépressifs », 1934).
- 1952 — Développements de la psychanalyse, avec Heimann, Isaacs et Riviere : ouvrage collectif consolidant la métapsychologie kleinienne, incluant « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » dans sa version révisée.
- 1955 — Nouvelles voies de la psychanalyse.
- 1957 — Envie et gratitude.
- 1961 (posthume) — Psychanalyse d’un enfant (Narrative of a Child Analysis) : journal de l’analyse, conduite sous les bombes en 1941, du jeune « Richard » — document clinique sans équivalent.
Les successeurs
Klein, comme Freud, a fait école — au sens fort. Trois cercles concentriques peuvent être distingués.
Le premier cercle : les analysants directs. Hanna Segal (1918-2011), Herbert Rosenfeld (1909-1986), Wilfred Bion (1897-1979) et, plus tard, Donald Meltzer (1922-2004) constituent le noyau qui, dans les années 1950-1960, étend la clinique kleinienne au traitement psychanalytique des psychoses.[23][24] Segal apporte la théorie de la formation symbolique et de l’« équation symbolique » (1957), articulant psychose et défaut de symbolisation. Rosenfeld systématise le travail clinique avec les états psychotiques et théorise le narcissisme destructeur. Bion, le plus révolutionnaire d’entre eux,[25] transforme l’identification projective kleinienne en théorie du contenant/contenu et de la rêverie maternelle (1962), ouvrant à une métapsychologie du penser que Klein elle-même n’avait pas explicitement formulée.[25] Meltzer, enfin, développe l’identification adhésive (avec Esther Bick) et une psychanalyse du conflit esthétique.
Le deuxième cercle : les collaboratrices proches. Susan Isaacs (le statut du fantasme), Joan Riviere, Paula Heimann (qui, en 1950, refonde la théorie du contre-transfert avant de prendre ses distances avec Klein) et Esther Bick (qui institue à la Tavistock l’observation systématique du nourrisson, méthode aujourd’hui mondialisée).[26]
Le troisième cercle : la postérité contemporaine. Betty Joseph et son école de la « situation totale » du transfert ; John Steiner et sa théorie des organisations psychiques pathologiques ; Ronald Britton, qui rearticule l’Œdipe à la capacité de pensée (le « tiers ») ; Edna O’Shaughnessy, Michael Feldman, Priscilla Roth. Du côté français, l’œuvre est lue à travers Jean-Michel Petot (Melanie Klein, 1979-1982), André Green — interlocuteur critique exigeant — et Julia Kristeva, dont le volume du Génie féminin consacré à Klein (2000) reste l’une des relectures francophones les plus pénétrantes.
Que reste-t-il du kleinisme en 2026 ?
Le bilan est paradoxal. D’un côté, comme le notait déjà la critique francophone il y a une quinzaine d’années, il reste « plus chic » de se réclamer de Bion ou de Winnicott que de Klein elle-même[3] : on emprunte les outils sans toujours nommer celle qui les a forgés. De l’autre, l’œuvre n’a jamais été aussi opérante.
Au niveau conceptuel, les positions schizo-paranoïde et dépressive sont devenues des outils transversaux, utilisés bien au-delà du strict kleinisme — y compris dans des cadres lacaniens et winnicottiens. L’identification projective est probablement le concept le plus généralisé de la psychanalyse contemporaine ; on ne pense plus la clinique des états-limites, des pathologies narcissiques ou de la psychose sans elle. La théorie du contre-transfert d’Heimann (1950), elle-même issue du milieu kleinien, structure la quasi-totalité des techniques analytiques actuelles.
Sur le plan clinique, la psychanalyse des structures non-névrotiques — psychose, états-limites, organisations narcissiques destructrices — doit l’essentiel de son armature à Klein, Bion, Rosenfeld et leurs continuateurs. Le travail institutionnel sur le bébé et sa famille (observation à la Bick, périnatalité) est l’un des champs les plus vivants de la psychanalyse appliquée mondiale.
À l’interface avec les disciplines voisines, la circulation est intense. La théorie de la mentalisation de Peter Fonagy emprunte ouvertement à Bion (et donc à Klein) la fonction alpha et la rêverie maternelle, qu’elle relit à travers l’attachement et les neurosciences cognitives. La recherche sur le bébé issue de Daniel Stern et de Tronick a discrédité certaines reconstructions kleiniennes du tout premier mois — mais a confirmé, sous d’autres termes, la précocité et la complexité émotionnelle du nourrisson, contre les conceptions plus chronologiquement prudentes de l’école viennoise. Plus récemment, des travaux en neuropsychanalyse revisitent à la lumière des neurosciences affectives (Panksepp, Solms) certains des désaccords des Controversial Discussions, suggérant une plausibilité neurobiologique pour des angoisses et des défenses très précoces.[27][28]
Les critiques persistent, et il serait malhonnête de ne pas les mentionner. On reproche encore à Klein un manque de rigueur terminologique, une dramaturgie spéculative du tout premier mois, un usage parfois biologisant de la pulsion de mort, et la sous-estimation conceptuelle de l’environnement réel — point sur lequel les Indépendants britanniques, sous l’impulsion de Winnicott, ont apporté une correction décisive que nous aborderons dans un billet ultérieur.[3][29] Du côté français, Lacan — dont nous suivons la pensée à travers la lecture des Cinq leçons de Nasio et un récent billet sur le stade du miroir — s’est lui aussi montré critique : il reprochait notamment à Klein de cantonner la cure au registre imaginaire en interprétant directement les objets internes, sans laisser opérer la dimension proprement symbolique du sujet. La frontière entre les deux écoles n’est pourtant pas étanche, et la convergence est même frappante sur un point clinique majeur : l’« équation symbolique » formulée par Hanna Segal en 1957 — où le psychotique ne se sert pas du symbole mais le confond avec la chose qu’il représente — entre en résonance étroite avec la thèse lacanienne contemporaine (séminaire Les psychoses, 1955-1956) d’une psychose comme défaut, voire forclusion, du symbolique. Deux écoles parties de prémisses opposées convergent ainsi, dans la même décennie, sur l’idée que la psychose est d’abord un trouble de la symbolisation. Bion lui-même, héritier le plus prestigieux, redonnera quant à lui explicitement sa place à la fonction maternelle réelle de pensée que Klein n’avait pas conceptualisée comme telle.[25]
Reste une œuvre vivante, en mouvement, dont Marina Ribeiro (Routledge, 2024) propose justement de la lire comme « œuvre ouverte » qui se réinvente à chaque rencontre avec la pensée contemporaine.[30] À quoi l’on peut ajouter : sans Klein, il n’y aurait ni Bion, ni Meltzer, ni la clinique psychanalytique des états-limites telle que nous la pratiquons aujourd’hui à Montréal et ailleurs.
En guise de conclusion
Klein aura tenu un pari : prendre au sérieux l’inconscient de l’enfant, dans sa précocité, sa dramaturgie et sa violence, sans le réduire à une étape sur le chemin de l’adulte. Ce pari, dont la radicalité a divisé Londres et continue de diviser, a transformé la psychanalyse de fond en comble. Il a aussi laissé ouverte la question — décisive — du rapport de l’enfant à l’environnement réel.
C’est précisément cette question qui anime l’autre grande figure des Controversial Discussions. Notre prochain billet sera consacré à Anna Freud, à sa conception du Moi et de ses mécanismes de défense, à la postérité américaine de l’Ego Psychology qu’elle a contribué à inspirer, et à ce qu’il en reste cliniquement aujourd’hui.
Références
[1] Melanie Klein — Melanie Klein Trust
[2] Melanie Klein — Psychoanalysis.org.uk
[3] Archives des positions schizo-paranoïde et dépressive — psychanalyse•be
[4] Biographie de Melanie Klein — Encyclopædia Universalis
[5] Les théories psychanalytiques du développement : Melanie Klein — Yann Leroux
[6] 1921-1925 – Berlin: child analysis begins — Melanie Klein Trust
[7] Key figures — Melanie Klein Trust (Karl Abraham)
[8] Karl Abraham — Wikipedia
[9] Melanie Klein — Wikipédia
[10] Karl Abraham — Esquisse d’une histoire du développement de la libido (1924)
[11] Karl Abraham : biographie et théories — psyaparis.fr
[12] Karl Abraham — « Les états maniaco-dépressifs et les étapes prégénitales d’organisation de la libido » — Cairn.info
[13] Klein — La Psychanalyse des enfants (1928-1934)
[14] Introduction à l’œuvre de Melanie Klein — Hanna Segal
[15] Les théories de Melanie Klein — psychaanalyse.com (PDF).pdf)
[16] Généalogie de la position dépressive chez Melanie Klein — Cairn.info
[17] Position schizo-paranoïde — Wikipédia
[18] Paranoid-schizoid position — Melanie Klein Trust
[19] Envie et gratitude — Wikipédia
[20] Envie et Gratitude de Melanie Klein — devoir-de-philosophie.com
[21] Melanie Klein — psychanalyse•be
[22] Bibliographie de Melanie Klein — Encyclopædia Universalis
[23] La place de Hanna Segal dans l’histoire de la pensée psychanalytique — Cairn.info
[24] On understanding projective identification: Rosenfeld, Segal, Bion (1946-1957) — PubMed
[25] Robert D. Hinshelwood : Le génie clinique de Melanie Klein — Cairn.info
[26] Repères pour la psychose infantile chez Mélanie Klein — Persée
[27] The Emergence of Psychoanalytic Metaneuropsychology — Frontiers in Psychology
[28] Integrating neuropsychoanalytic perspectives into psychiatric clinical neuroscience — Frontiers in Medicine (2026)
[29] Mélanie Klein — Psycho-Ressources
[30] Why Read Klein? The Importance of Melanie Klein’s work for Contemporary Psychoanalysis — Routledge (2024)