Dans notre précédent article, nous avons exploré la deuxième partie de l'ouvrage de Philippe Julien, Pour lire Jacques Lacan — Le retour à Freud, consacrée au moment charnière où Lacan cesse de puiser sélectivement dans le texte freudien pour en entreprendre un retour systématique et structuré. Nous y avons vu comment Lacan, armé de la linguistique de Saussure et de l'anthropologie de Lévi-Strauss, refondait la clinique psychanalytique autour du primat du symbolique — non sans se heurter aux limites de ce programme, que le cas de « l'homme aux cervelles fraîches » rendait manifestes.
La troisième partie du livre, intitulée « Le transfert », constitue le cœur clinique de l'ouvrage. Elle s'organise en trois chapitres — Un changement de lieu, Une question éthique et Une métaphore de l'amour — qui correspondent aux grandes avancées conceptuelles de Lacan sur l'un des concepts les plus complexes de la psychanalyse, un concept que Freud lui-même considérait comme la fois le moteur et l'obstacle principal de la cure.[1][2]
Chapitre 1 — Un changement de lieu
Le premier chapitre de cette troisième partie s'ouvre sur une question apparemment simple : qu'est-ce que le transfert ? Pour Freud, le transfert désigne le déplacement d'affects et de représentations liés à des figures passées (les parents, en premier lieu) sur la personne de l'analyste. L'analysant transfère sur l'analyste des sentiments — amour, haine, confiance, méfiance — qui appartiennent en réalité à son histoire.[3]
Julien montre que Lacan, s'appuyant sur l'étymologie même du mot transfert (du latin transferre : transporter d'un lieu à un autre), en offre une lecture renouvelée. Dès ses premiers séminaires, Lacan lit le transfert comme un changement de lieu d'inscription symbolique — un déplacement de signifiants d'un lieu (l'histoire du sujet) à un autre (la relation analytique). Ce n'est plus seulement un phénomène affectif ou une répétition de relations passées : c'est une opération symbolique, comparable à un virement bancaire, par lequel quelque chose du savoir inconscient du sujet se trouve inscrit dans un nouvel espace, celui de la cure.[4][5]
Cette conception conduit Lacan à articuler étroitement transfert et répétition. La répétition, ce retour inlassable des mêmes signifiants dans la vie du sujet, est la condition même du transfert. Mais il y a une tension : là où la répétition témoigne de l'ouverture de l'inconscient — le retour des mêmes chaînes signifiantes prouve que quelque chose y insiste et demande à être entendu —, le transfert opère souvent comme une fermeture de l'inconscient. En effet, en transférant sur l'analyste ses attentes, ses amours et ses résistances, l'analysant peut paradoxalement se protéger de la rencontre avec sa propre vérité inconsciente.[6][3]
C'est dans ce contexte que Julien souligne l'une des contributions les plus originales de Lacan : la notion de sujet supposé savoir (S.s.S.). L'entrée en analyse se caractérise par un acte de supposition : l'analysant suppose à l'analyste un savoir sur lui-même, un savoir sur la vérité de son désir et de ses symptômes. Ce n'est pas la personne concrète de l'analyste qui est en jeu, mais la place que l'analysant lui attribue : la place d'un Autre qui sait. Dès qu'un tel sujet supposé savoir est en place, dit Lacan, le transfert est d'ores et déjà fondé — qu'on soit en situation analytique ou non. Le transfert ne commence pas avec l'entrée dans le cabinet du thérapeute ; il commence avec la supposition qu'il existe quelque part un savoir sur soi.[7][8][9][10]
Chapitre 2 — Une question éthique
Le deuxième chapitre aborde ce que Julien appelle « la question éthique » que pose le transfert, c'est-à-dire la manière dont l'analyste doit se positionner face à l'amour transférentiel de l'analysant — et, plus radicalement, quelle doit être la position désirante de l'analyste lui-même.
Julien rappelle d'abord le débat historique autour du contre-transfert. Dans la tradition post-freudienne, notamment chez les représentants de l'Ego-psychology, le contre-transfert — les réactions affectives de l'analyste envers son patient — était traité comme une résistance à analyser, quelque chose à neutraliser pour que l'analyste puisse opérer avec l'objectivité d'un miroir. Lacan refuse cette conception. Pour lui, vouloir faire de l'analyste un miroir neutre est une illusion qui relève précisément de l'imaginaire qu'il faut dépasser.[11]
Ce que Lacan propose à la place, c'est la notion de désir de l'analyste. Chez Lacan, le contre-transfert ne disparaît pas : il reçoit un autre nom et une autre fonction. Le désir de l'analyste n'est pas un désir ordinaire, adressé à un objet particulier. C'est un désir épuré, un désir de l'analyste en tant qu'analyste — un désir d'entendre l'inconscient de l'autre, sans se laisser capturer par les demandes affectives que l'analysant lui adresse. C'est ce désir qui transforme la demande de l'analysant (une demande d'amour, de reconnaissance, de guérison) en quelque chose qui peut orienter le sujet vers son propre désir inconscient.[12][11]
La question éthique est donc la suivante : que fait l'analyste de l'amour que l'analysant lui porte ? Doit-il y répondre ? Doit-il le refuser frontalement ? Julien montre que la réponse de Lacan est plus subtile : l'analyste doit occuper la place que l'analysant lui attribue — celle du sujet supposé savoir, celle de l'Autre qui sait — tout en maintenant vivant son propre désir, un désir qui ne cède pas à la suggestion ni à l'autorité. Car si l'analyste répond à l'amour transférentiel en se prenant pour l'idéal que l'analysant lui attribue, il bascule dans la suggestion, transformant la cure en exercice d'influence. Si, à l'inverse, il nie purement et simplement le transfert, il ne laisse aucun espace à la parole de l'inconscient.[9]
Ce chapitre est aussi celui où Julien articule le transfert à la fin de l'analyse. Si le transfert se fonde sur la supposition d'un savoir dans l'analyste, la fin de l'analyse est précisément le moment où cette supposition s'effondre. L'analyste, qui occupait la place du grand Autre sachant, révèle progressivement son manque — son propre manque-à-être. L'analysant reconnaît alors que le savoir qu'il cherchait dans l'analyste est en réalité le sien, et que l'analyste n'était que le semblant nécessaire à ce déploiement. Cette chute du sujet supposé savoir, loin d'être un échec, est ce que Lacan nomme l'acte analytique : un passage qui produit un sujet nouveau, en mesure de se situer autrement face à son désir.[8][9]
Chapitre 3 — Une métaphore de l'amour
Le troisième chapitre est sans doute l'un des plus saisissants de tout l'ouvrage. Il propose une lecture du Séminaire VIII de Lacan (Le Transfert, 1960-1961), au cours duquel Lacan commente longuement Le Banquet de Platon pour forger une théorie du transfert comme métaphore de l'amour.[13][14]
Julien rappelle d'abord l'équation fondamentale que Lacan pose : le transfert, c'est l'amour. Non pas l'amour comme sentiment banal ou comme projection d'affects anciens, mais l'amour comme structure. Et l'amour, lu à travers Le Banquet de Platon, est une opération de substitution — une métaphore. L'amour a lieu lorsque celui qui aime (l'érastès) prend la place de celui qui est aimé (l'érôménos) : en aimant, l'amant cesse d'être en position de demande passive et devient lui-même désirant. L'amour transforme celui qui aime, en le faisant passer d'une position à l'autre.[13]
Au cœur de cette lecture, Lacan introduit le concept d'agalma — terme grec que l'on peut traduire par « objet précieux, ornement caché ». Dans Le Banquet, Alcibiade, ivre, fait l'éloge de Socrate devant tous les convives. Il confesse son amour pour Socrate et révèle, pour expliquer cet amour inexplicable pour un homme physiquement peu attrayant, qu'il perçoit en lui quelque chose de caché, un trésor intérieur que nul autre ne possède : l'agalma. Lacan saisit cette figure pour en faire une théorie de l'objet du désir dans le transfert : ce que l'analysant suppose dans l'analyste, ce n'est pas tant un savoir rationnel qu'un objet précieux, quelque chose qui fait de l'analyste un être supposément désirable et sacré.[14][15][16]
Or, Julien montre comment Lacan interprète la réponse de Socrate à Alcibiade : Socrate refuse de répondre à l'amour d'Alcibiade. En ne cédant pas aux avances du jeune et beau général athénien, Socrate se soustrait à la position de l'aimé. Il ne se laisse pas enfermer dans le rôle de l'objet désiré. Par ce refus, Socrate renvoie Alcibiade à son propre désir — à ce que lui, Alcibiade, porte en lui comme agalma. Et Lacan y reconnaît immédiatement le geste de l'analyste : en ne répondant pas à la demande d'amour de l'analysant, l'analyste ne se prend pas pour l'idéal que l'analysant lui prête. Il pointe au-delà de lui-même, vers l'objet du désir de l'analysant.[15][16]
Cet agalma devient chez Lacan la figure précoce de ce qui sera plus tard formalisé comme l'objet a — l'objet cause du désir. Ce n'est pas un objet que l'on possède ou que l'on peut montrer ; c'est ce qui rend désirable, ce qui fait briller l'Autre aux yeux du sujet, sans avoir d'existence substantielle propre. Dans le transfert, l'analysant suppose que l'analyste détient cet objet : il lui prête une complétude, une sagesse, un savoir sur la jouissance. La cure consiste précisément à défaire progressivement cette supposition, à montrer que l'analyste, lui aussi, est un sujet barré, traversé par le manque.[17][14]
La traversée du transfert
La troisième partie de Pour lire Jacques Lacan offre ainsi une vision cohérente et profondément clinique du transfert dans la pensée lacanienne. En articulant les trois chapitres — changement de lieu, question éthique, métaphore de l'amour —, Julien trace un chemin qui va de la structure formelle du transfert (déplacement symbolique) à sa dimension éthique (le désir de l'analyste face à l'amour transférentiel) pour aboutir à sa figure la plus incarnée (l'agalma, l'objet du désir supposé dans l'analyste).[2][1]
Ce qui frappe dans cette lecture, c'est que le transfert n'est jamais réduit à un simple obstacle ou à un simple outil technique. C'est le phénomène central de la cure, celui qui la rend à la fois possible et dangereuse. Possible, parce que c'est sur le fond de l'amour transférentiel que la parole de l'inconscient peut se déployer. Dangereuse, parce que si l'analyste y répond mal — en se prenant pour l'idéal, en cédant à la suggestion, en refusant de maintenir vivant son propre désir —, la cure se transforme en exercice de pouvoir ou de séduction.[11][12]
Pour ceux qui s'interrogent sur ce qui se passe dans une psychothérapie d'orientation psychanalytique, cette troisième partie du livre de Julien éclaire d'une lumière singulière la nature de la relation thérapeutique. Elle montre que ce que l'on nomme la « relation de confiance » entre le patient et son thérapeute n'est pas un simple phénomène interpersonnel : c'est une structure — une structure de langage et de désir — qui, lorsqu'elle est bien tenue et bien traversée, peut permettre au sujet de se réconcilier avec son propre désir inconscient.
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Cet article fait partie d'une série consacrée à l'ouvrage Pour lire Jacques Lacan — Le retour à Freud de Philippe Julien (Points, coll. « Essais », 2018). Le prochain article portera sur la quatrième partie du livre : « Vers le réel ».
Sources
[1] Pour lire Jacques Lacan (Points essais) (French Edition) - Softcover https://www.abebooks.com/9782020228640/lire-Jacques-Lacan-Points-essais-2020228645/plp
[3] La répétition - Association Lacanienne Internationale https://www.freud-lacan.com/documents-ged/la-repetition/
[4] [PDF] Pour lire Jacques Lacan.pdf - Fims Schools https://content.fimsschools.com/web.worksheetpoint.com/Pour%20lire%20Jacques%20Lacan.pdf
[5] Séminaire de Préparation du Séminaire d'hiver 2016, La technique ... https://ali-provence.com/seminaire-de-preparation-du-seminaire-dhiver-2016-la-technique-psychanalytique-de-freud-22/
[6] Sans titre https://amp-nls.org/nlsmessager/2010/014.html
[7] Du sujet, supposé, (au) savoir… sans sujet, jusqu'au…baffouille-à-je https://www.tupeuxsavoir.fr/publication/du-sujet-suppose-au-savoir-sans-sujet-jusquaubaffouille-a-je/
[8] Pourquoi l’acte analytique met-il en question le sujet supposé savoir ? - Association Lacanienne Internationale https://www.freud-lacan.com/documents-ged/pourquoi-lacte-analytique-met-il-en-question-le-sujet-suppose-savoir/
[9] Le transfert et le sujet supposé savoir http://www.chantalcazzadori.com/le-transfert-et-le-sujet-suppose-savoir/
[10] Désir du psychanalyste et contre-transfert - ALDeP https://aldep.org/article.php?index=85
[11] Réginald Blanchet : Transfert et contre-transfert - Le Pont Freudien https://pontfreudien.org/content/r%C3%A9ginald-blanchet-transfert-et-contre-transfert
[12] Le transfert (partie 2) : rôle, désir et éthique de l’analyste https://www.art-et-psyche.com/psychanalyse/transfert-psychanalyse/
[13] L'amour comme métaphore chez Lacan - Pascal Ide https://pascalide.fr/lamour-comme-metaphore-chez-lacan/
[14] Attentat aux codes de l'amour platonique https://www.causefreudienne.org/archives-jecf/attentat-aux-codes-de-lamour-platonique/
[15] Jacques Lacan, Le Séminaire VIII, Le Transfert https://www.malaguarnera-psy.com/sminaire-le-transfert.php
[16] C.Brunet : Socrate et la question du transfert | EPHEP https://ephep.com/ressources/cbrunet-socrate-et-question-transfert
[17] N°20 - L'efficace du transfert face aux symptômes https://cliniquepsychanalytique.fr/n20-lefficace-du-transfert-face-aux-symptomes-2-2-2/
[18] Psychologie - Santé - Psychologie - LIVRES - Renaud-Bray.com ... https://www.renaud-bray.com/palmaresprincipal.aspx/Livres_Rayons_Categories.aspx?wbgc_iNo=43&cPage=42&sort=4&pSize=25
[21] Microsoft Word - S8 LE TRANSFERT .docx http://psychologue-portet.fr/wp-content/uploads/2016/05/S8_LE_TRANSFERT_LACAN_Kail-1.pdf
[22] Jacques Lacan : par où commencer? - Psy à Paris https://psyaparis.fr/jacques-lacan-par-ou-commencer/
[23] Le Sujet Supposé Savoir https://www.freud-lacan.com/documents-ged/le-sujet-suppose-savoir/
[24] LACAN https://www.lacanterafreudiana.com.ar/2.3.8%20%20S8%20LE%20TRANSFERT.pdf
[26] [PDF] LE TRANSFERT ET LE SUJET SUPPOSÉ SAVOIR1 https://www.espace-analytique.be/images/Publications/Textes/2015-TEXTE-LEVAQUE.pdf
[27] Le transfert https://www.valas.fr/IMG/pdf/S8_LE_TRANSFERT.pdf
[28] Pour lire Jacques Lacan , Philippe Juli... https://www.editionspoints.com/ouvrage/pour-lire-jacques-lacan-philippe-julien/9782757872031
[29] Désir du psychanalyste et contre-transfert - ALDeP https://www.aldep.org/article.php?index=85
[31] La nécessité du Transfert https://www.freud-lacan.com/documents-ged/la-necessite-du-transfert/
[32] N°10 - La répétition à l'épreuve du transfert https://cliniquepsychanalytique.fr/n10-la-repetition-a-lepreuve-du-transfert/
[33] Sur le Banquet - Fedepsy https://www.fedepsy.org/echos-seminaires-formations/echos-des-seminaires/sur-le-banquet/
[34] Problématique clinique pour la psychose - Érudit https://www.erudit.org/fr/revues/smq/1984-v9-n1-smq1210/030210ar.pdf
[35] Lacan et Platon : La métaphore de l'amour - YouTube https://www.youtube.com/watch?v=Eai7KG0kvNE
[36] [EPUB] Lacan et le contre-transfert - Electre NG https://media.electre-ng.com/extraits/extrait-id/daacba185546771707ff6bcaf79cb408719bde89c7073ff275a54e353d676c44.epub
[37] [PDF] Le Transfert et le désir de l'analyste - Numilog.com https://excerpts.numilog.com/books/9791037008411.pdf
[38] Quels liens entre transfert, amour et désir de l'analyste https://www.tupeuxsavoir.fr/publication/lacte-du-psychanalyste-quels-liens-entre-transfert-amour-et-desir-de-lanalyste/
[39] ms 1.1. si j.5 https://www.freud-lacan.com/wp-content/themes/freudlacan-front/assets/content/2024/02/l11a15_en-fr_fleig.pdf
[40] [PDF] Donc je disais que ce que disait Lacan va nous aider, à préciser la ... https://www.freud-lacan.com/wp-content/themes/freudlacan-front/assets/content/2025/12/Tranfert-Lecon-10-transcriptionCOLLEGE.pdf
Série Philippe Julien : Première partie — Deuxième partie — Troisième partie (cet article) — Quatrième partie