Psychologie des foules et analyse du moi : Freud entre la masse, le moi et la civilisation

Schéma de la structure libidinale d'une foule selon Freud, montrant l'idéalisation d'un meneur commun et l'identification mutuelle entre les individus.

Cet article s’inscrit dans notre série consacrée à l’histoire de la psychanalyse et aux grandes œuvres freudiennes. Il fait suite à nos billets sur Au-delà du principe de plaisir et sur le grand tournant théorique de 1920-1925. Nous y évoquons également les prolongements que Freud développera dans Le moi et le ça (1923) et Malaise dans la civilisation (1930).

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Publié en 1921, Massenpsychologie und Ich-Analyse — traduit en français sous le titre Psychologie des foules et analyse du moi — est l’un des textes les plus ambitieux que Freud ait jamais produits. En moins de cent pages denses, il tente rien de moins que de réunir deux champs que tout semblait opposer : la psychologie individuelle et la psychologie collective. Ce faisant, il prend à bras-le-corps une question que les grandes crises du XXe siècle rendraient bientôt tragiquement urgente : pourquoi l’individu perd-il sa raison, sa singularité, sa capacité critique, dès qu’il est absorbé par une foule ? Le texte paraît trois ans à peine après la fin de la Première Guerre mondiale, dans une Europe encore marquée par l’effondrement des empires et les bouleversements révolutionnaires — et à l’aube d’une montée des nationalismes et du fascisme qui, en Allemagne, prendra bientôt la forme du national-socialisme. La question de la soumission de l’individu à la masse n’est donc pas, pour Freud, un exercice théorique abstrait : elle s’inscrit dans l’urgence d’un présent historique dont les prolongements les plus sombres se dessinent déjà.

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De Le Bon à Freud : une psychologie des foules repensée



Freud ouvre son texte par une lecture attentive — et critique — de Gustave Le Bon, dont La Psychologie des foules (1895) faisait alors figure de référence incontournable. Le Bon avait dressé le portrait d’une foule irrationnelle, impulsive, contaminée par la « suggestion » et sujette à une véritable régression psychique : l’individu y perd son sens critique, sa responsabilité, sa mémoire personnelle, pour se fondre dans une « âme collective » animée par les images et les mots, non par la raison.

Freud reconnaît la justesse de cette description — et l’articule aussitôt à sa propre théorie de l’inconscient. Ce que Le Bon appelle « âme de la foule », Freud le lit comme un retour en masse du refoulé : dans la foule, les défenses du moi s’affaissent, la censure se relâche, et des désirs ordinairement tenus à l’écart de la conscience refont surface collectivement. Le Bon décrit avec précision les effets de la foule ; Freud se propose d’en explorer les causes, et surtout la mécanique libidinale qui les rend possibles.

C’est là l’apport décisif : pour Freud, ce qui tient une foule ensemble n’est pas simplement la suggestion ou la contagion émotionnelle. C’est la libido — les liens affectifs qui unissent les membres entre eux et les rattachent tous à une figure centrale.

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L’Église et l’Armée : deux foules comme modèles



Pour illustrer sa thèse, Freud choisit deux exemples de foules « stables » et institutionnalisées : l’Église et l’Armée. Dans les deux cas, on retrouve la même structure fondamentale : un meneur (le Christ pour l’Église, le chef militaire pour l’Armée) qui occupe la position d’idéal commun, et des membres unis par un lien fraternel construit sur cette identification partagée.

Ce qui est remarquable dans l’analyse freudienne, c’est qu’il insiste sur le rôle de l’illusion nécessaire : chaque membre de la foule croit être également aimé du meneur. Dès que cette illusion vacille — dès que l’autorité centrale faillit ou que l’égalité fictive est rompue —, la foule se désintègre. Panique, violence, sauve-qui-peut : le lien libidinal, privé de son ancrage, se retourne en agressivité.

Cette observation anticipe des développements que Freud approfondira dans Malaise dans la civilisation, où il montrera que l’agressivité est précisément ce que la civilisation tente — toujours imparfaitement — de contenir.

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Identification, état amoureux et hypnose



Le cœur théorique de l’essai se trouve dans les chapitres consacrés à l’identification, à l’état amoureux et à l’hypnose. Freud distingue trois formes d’identification :

1. L’identification primaire — la plus archaïque, celle par laquelle l’enfant se constitue en incorporant psychiquement une figure parentale avant même tout investissement objectal ;
1. L’identification régressive, liée à l’abandon ou à la perte d’un objet d’amour, que le moi intègre en lieu et place de l’objet perdu ;
1. L’identification partielle, par laquelle le sujet s’identifie à un trait, une qualité, une position d’un autre, sans nécessairement l’aimer comme objet total.

Dans la foule, c’est cette troisième forme qui prédomine : les membres se reconnaissent mutuellement dans leur identification commune à un même idéal — le meneur. Ce n’est pas tant qu’ils s’aiment directement les uns les autres ; c’est qu’ils partagent une même structure de désir.

Freud distingue soigneusement cela de l’état amoureux — où l’objet aimé vient occuper la place de l’idéal du moi au point d’envahir le sujet et de l’aveugler — et de l’hypnose, qui s’apparente à une relation amoureuse de deux, mais vidée de sa composante sexuelle directe. Ces trois configurations — amour, hypnose, foule — partagent la même infrastructure libidinale. Elles représentent différents modes de rapport entre le moi et son idéal.

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L’idéal du moi : un concept décisif



C’est dans ce texte que Freud précise et approfondit considérablement la notion d’idéal du moi — qu’il avait esquissée en 1914 dans son article sur le narcissisme. L’idéal du moi désigne cette instance psychique par laquelle le sujet mesure ce qu’il est à ce qu’il voudrait être ou devrait être. Il est le produit intériorisé des exigences parentales, culturelles et sociales — et il est aussi la cible visée par l’investissement amoureux.

Dans la foule, le meneur vient occuper la place de l’idéal du moi pour chacun des membres. C’est pourquoi l’autorité charismatique produit un effet de décharge narcissique : en adhérant au groupe et à son chef, chaque individu gagne en quelque sorte le sentiment de coïncider avec son propre idéal. Il cesse de se sentir insuffisant, divisé, en dette vis-à-vis de lui-même.

Ce mécanisme — que Freud lira plus tard comme une forme de régression narcissique — prépare directement la réflexion du Moi et le Ça (1923), où l’idéal du moi deviendra une composante du surmoi, instance morale et critique intériorisée qui surveille et juge le moi.

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La horde primitive : retour au mythe des origines



Fidèle à la méthode déjà mise en œuvre dans Totem et tabou — dont nous avons retracé les thèses dans notre article consacré à cet ouvrage —, Freud convoque ici le mythe de la horde primitive. Pour lui, la foule contemporaine est, en un sens, l’héritière de cette horde archaïque dominée par le père tout-puissant, qui détenait seul l’accès aux femmes et chassait ses fils.

L’assassinat du père de la horde, suivi du repas totémique, est l’événement fondateur de la culture : il instaure le renoncement pulsionnel collectif, la loi, le tabou de l’inceste. Dans la foule moderne, quelque chose de cet événement originel se rejoue : les membres reproduisent inconsciemment leur rapport à cette figure paternelle à la fois aimée et redoutée. Le meneur est un substitut du Père de la horde — et le lien fraternel entre les membres de la foule repose précisément sur ce renoncement partagé, sur cette substitution consentie.

Ce détour par la préhistoire fantasmée n’est pas une simple excursion anthropologique : il est la façon qu’a Freud d’ancrer la psychologie collective dans la psychologie individuelle. La foule ne fonctionne pas selon des lois radicalement différentes du psychisme singulier ; elle en reproduit, à grande échelle, les mécanismes fondamentaux.

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Liens avec Au-delà du principe de plaisir (1920)



Psychologie des foules et analyse du moi s’inscrit dans une période de profonde transformation théorique — celle que nous avons décrite dans nos articles sur la psychanalyse entre 1915 et 1920 et sur Au-delà du principe de plaisir. Il y a entre ces deux textes une continuité profonde, souvent sous-estimée.

La compulsion de répétition est au cœur d’Au-delà du principe de plaisir : Freud y découvre que le psychisme ne cherche pas seulement le plaisir — il répète, même au prix de la souffrance. Cette compulsion à rejouer des expériences traumatiques ou des configurations de désir contrariées révèle quelque chose qui opère au-delà du principe de plaisir, et que Freud nommera pulsion de mort.

Dans Psychologie des foules, cette compulsion se lit dans la façon dont les individus, absorbés dans la masse, reproduisent une relation archaïque à la figure parentale. La foule elle-même est une machine à répéter : elle reconduit indéfiniment les configurations libidinales primaires — dépendance, idéalisation, renoncement.

La dualité Éros / Thanatos — formulée dans Au-delà du principe de plaisir — irrigue également l’analyse des foules. La foule est essentiellement une œuvre d’Éros : c’est la libido qui la soude, c’est l’amour (au sens large, inhibé dans son but) qui produit le lien. Mais la destruction est toujours latente, prête à surgir dès que le lien libidinal se défait. La pulsion de mort n’est pas absente de la foule — elle y est simplement liée, maîtrisée par Éros, jusqu’à ce que Éros cède.

La remise en question de la première topique amorcée dans Au-delà du principe de plaisir trouve son prolongement immédiat dans Psychologie des foules : pour penser l’identification et l’idéal du moi, Freud doit déjà travailler avec une topique renouvelée, distinguant le moi du ça et anticipant le surmoi — instances que Le moi et le ça (1923) formalisera définitivement.

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Vers Le moi et le ça (1923) : la naissance du surmoi



La lecture de Psychologie des foules et analyse du moi est indispensable pour comprendre le chemin qui conduit à Le moi et le ça. C’est dans l’essai de 1921 que Freud distingue nettement le moi de l’idéal du moi — et c’est cette distinction qui rend possible la théorisation du surmoi deux ans plus tard.

Dans Le moi et le ça, Freud formalisera la seconde topique : le psychisme n’est plus décrit selon l’axe conscient/préconscient/inconscient, mais selon trois instances en tension permanente — le ça (réservoir pulsionnel), le moi (instance médiatrice soumise au principe de réalité) et le surmoi (héritier du complexe d’Œdipe, intériorisation de la loi parentale et sociale).

L’idéal du moi décrit dans Psychologie des foules devient dans Le moi et le ça une composante du surmoi — cette « voix intérieure » qui surveille, juge et condamne le moi, souvent avec une sévérité qui dépasse de loin les exigences du monde réel. Le surmoi n’est pas simplement l’intériorisation d’une autorité bienveillante : il peut être d’une cruauté que le moi subit sans comprendre d’où elle vient.

Ce que la foule externalise — la soumission à une autorité idéalisée, le renoncement pulsionnel collectif, la culpabilité partagée — se trouve, dans la vie individuelle, internalisé sous la forme du surmoi. La psychologie des masses et la psychologie individuelle sont bien, comme Freud le soutenait au seuil de son essai, faites du même bois.

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Vers Malaise dans la civilisation (1930) : Éros contre la mort



Si Psychologie des foules s’intéresse aux mécanismes qui lient les individus dans des groupes, Malaise dans la civilisation en tire les conséquences à l’échelle de l’histoire humaine tout entière. Entre les deux textes — neuf ans et une réflexion mûrie —, la structure du questionnement reste la même : qu’est-ce qui rend possible la vie en commun ? Et à quel prix ?

Dans Malaise dans la civilisation, Freud répond : au prix d’un renoncement pulsionnel toujours plus lourd. La civilisation est fondée sur Éros — la pulsion qui cherche à lier, à unir, à constituer des unités toujours plus grandes. Mais ce travail d’Éros ne va pas sans une contrepartie : pour que les pulsions agressives (la pulsion de mort, Thanatos) ne détruisent pas le tissu social, elles doivent être retournées contre le moi lui-même — elles deviennent culpabilité, sentiment d’indignité, auto-punition.

Le surmoi culturel que Freud décrit dans Malaise dans la civilisation est la transposition, à l’échelle de la civilisation, de ce surmoi individuel théorisé dans Le moi et le ça. La civilisation elle-même devient une instance surmoïque géante, qui exige des individus un renoncement pulsionnel croissant — et qui produit en retour un sentiment de culpabilité diffus, que Freud n’hésite pas à appeler « malaise ».

Ce que Psychologie des foules laissait entrevoir — la foule comme machine à réactiver des configurations archaïques, à fondre les singularités dans un renoncement collectif — trouve dans Malaise dans la civilisation son déploiement le plus ample : non plus la foule passagère ou l’institution structurée, mais la civilisation elle-même comme forme d’organisation des pulsions humaines.

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Ce que cela nous dit de la psychothérapie



Ces réflexions freudiennes ne sont pas que des spéculations philosophiques : elles éclairent directement la pratique clinique. Comprendre comment les individus s’identifient à des figures d’autorité, comment ils fondent leur identité sur un idéal extériorisé, comment la culpabilité inconsciente peut gouverner une vie entière sans que le sujet en ait la moindre conscience — voilà autant de fils que la psychothérapie psychodynamique tente de saisir et de dénouer.

La foule, chez Freud, n’est pas un phénomène sociologique lointain. Elle dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont chacun d’entre nous a besoin d’appartenir, d’être reconnu, d’être aimé d’un idéal — et sur les dangers que cette dépendance peut engendrer quand elle est exploitée ou quand l’illusion se défait.

Chez Regroupement Psychologues Montréal, la psychothérapie psychodynamique s’appuie précisément sur cette tradition de pensée pour accompagner les personnes dans une meilleure compréhension de leurs mécanismes inconscients — qu’il s’agisse de l’estime de soi, de la dépression, de l’anxiété ou des difficultés relationnelles.

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Pour aller plus loin sur notre blogue



- Au-delà du principe de plaisir : quand Freud ose repenser les fondements de la psychanalyse
- La psychanalyse entre 1920 et 1925 : le grand tournant théorique
- La psychanalyse entre 1915 et 1920 : de la métapsychologie à la pulsion de mort
- Totem et tabou : quand Freud invente le mythe des origines de la civilisation
- L’Interprétation du rêve : le livre qui a fondé la psychanalyse
- Le cas du président Schreber : une analyse psychanalytique du délirant paranoïaque

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Prochain article : Le moi et le ça (1923) — la naissance de la seconde topique freudienne et la formalisation du surmoi.