Il nous arrive tous, à un moment ou un autre, de rentrer à la maison avec la sensation confuse d'avoir fait un bon travail… sans pourtant se sentir bien. Cette dissonance, souvent difficile à nommer, est au cœur d'un phénomène que la recherche en psychologie du travail explore depuis plusieurs décennies : le lien profond entre l'environnement professionnel et le sentiment de valeur personnelle.[1]
Le travail, bien plus qu'un revenu
Le psychiatre et psychanalyste français Christophe Dejours a fondé, dès les années 1970, une approche appelée la psychodynamique du travail. Sa thèse centrale : le travail n'est pas qu'une activité économique. C'est un lieu où se joue quelque chose d'essentiel pour la psyché — la construction de l'identité. Dejours définit la psychodynamique du travail comme « l'analyse psychodynamique des processus intra- et intersubjectifs mobilisés par la situation de travail ». En d'autres mots, ce qui se passe en nous, et entre nous, lorsque nous travaillons ne relève pas seulement de la productivité ou de la performance. Cela touche à la façon dont nous nous voyons, dont nous nous estimons, et dont nous croyons — ou non — mériter la reconnaissance des autres.[1]
Le travail permet de faire briller les forces, les aptitudes et les compétences d'une personne ; en accomplissant des tâches professionnelles, le travailleur se sent utile et valorisé, ce qui renforce son sentiment d'efficacité personnelle. C'est précisément pourquoi, lorsque cet espace est hostile ou indifférent, les conséquences débordent largement le cadre du bureau.[2]
La reconnaissance : un besoin psychologique fondamental
Au cœur de la psychodynamique du travail se trouve un concept clé : la reconnaissance. Dejours en distingue deux formes principales. D'une part, le jugement de beauté — la reconnaissance par les pairs, les collègues, ceux qui « savent » ce que fait le travailleur et peuvent en apprécier la qualité. D'autre part, le jugement d'utilité — la reconnaissance par les supérieurs ou l'organisation, qui valide que le travail accompli a une valeur concrète. La reconnaissance constitue une rétribution symbolique de la mobilisation subjective du travailleur. Elle ne s'y substitue pas, mais elle lui donne sens. Sans elle, la souffrance inhérente à la rencontre avec le « réel du travail » — les imprévus, les contraintes, les échecs — ne peut pas se transformer en satisfaction ni en fierté.[3][4][1]
Quand ce circuit de reconnaissance est rompu ou insuffisant, quelque chose de plus profond se fragilise : l'estime de soi. Car c'est en voyant comment les autres nous perçoivent et nous traitons que nous construisons notre identité subjective. Selon Dejours, l'identité est au noyau de la santé mentale — et elle n'est jamais complètement acquise, toujours en mouvement, toujours sensible au regard d'autrui.[5]
Quand le manque de reconnaissance au travail érode l'estime de soi
Le manque de reconnaissance au travail est aujourd'hui reconnu comme un facteur de risque psychosocial majeur. Il peut provoquer un sentiment d'injustice, une baisse de l'estime de soi, une démotivation et des remises en question profondes quant à ses compétences et à sa place dans l'équipe. Dans les situations les plus sévères, ce manque de reconnaissance mine l'estime de soi et ouvre la porte à des manifestations psychologiques telles que l'anxiété et la dépression. L'épuisement professionnel — le burnout — en est souvent l'aboutissement : on y retrouve, parmi les symptômes centraux, la dévalorisation des compétences professionnelles, le sentiment d'illégitimité, et une perte d'estime de soi qui déborde progressivement dans toutes les sphères de la vie.[6][7][8][9]
Ce glissement n'est pas anodin. Une personne qui doute de sa valeur au travail ne laisse pas ce doute au vestiaire le soir. Elle le ramène à la maison, dans ses relations, dans sa façon de se voir le matin dans le miroir.
Stratégies défensives : survivre, mais à quel prix ?
La psychodynamique du travail décrit comment, pour maintenir leur équilibre psychique, les individus développent des stratégies de défense inconscientes face à la souffrance au travail. Ces stratégies — banalisation des difficultés, surinvestissement, cynisme, mise à distance émotionnelle — permettent de continuer à fonctionner, mais au prix d'une déconnexion progressive de soi-même. C'est lorsque ces défenses ne suffisent plus, lorsque l'individu ne trouve plus les ressources pour transformer sa souffrance, que la pathologie émerge. On ne choisit pas consciemment de souffrir au travail. Ce qui se passe est bien plus subtil : une accumulation, lente et silencieuse, qui finit par peser sur l'estime de soi et sur la santé mentale globale. Nous avons d'ailleurs exploré dans un précédent article comment l'épuisement professionnel peut ouvrir la porte à la dépression — et surtout, comment l'éviter.[10]
Des recherches récentes menées par Karine Perez, Ph.D., psychologue à notre clinique, confirment ces observations dans des contextes d’aide et de performance. Dans son article publié en 2015, elle montre comment les stratégies défensives liées à la recherche de performance peuvent émerger chez les étudiants en relation d’aide lorsqu’ils font face à un climat de travail fortement productiviste. Elle a également présenté ces travaux lors du colloque international « Psychodynamique du travail » organisé par le CEPED en 2025, où elle a souligné les liens entre la subjectivation au travail et les risques pour la santé mentale.[11][12]
Ce que peut faire la psychothérapie
Comprendre le lien entre son environnement professionnel et sa vie intérieure est souvent le premier pas vers un mieux-être. La psychothérapie offre un espace pour explorer ces dynamiques : pourquoi suis-je si sensible à ce que mon supérieur pense de moi ? Pourquoi un commentaire anodin me dévaste-t-il ? Qu'est-ce que mon travail porte, pour moi, au-delà de sa simple fonction ? Ces questions touchent souvent des enjeux beaucoup plus anciens — des expériences d'enfance, des blessures relationnelles précoces, des constructions inconscientes autour de la valeur personnelle. La psychothérapie psychodynamique est particulièrement indiquée pour explorer ce type de liens, en reliant le présent à ce qui, dans le passé, a forgé notre façon de nous voir et de nous évaluer.
Ce processus de prise de conscience et de transformation intérieure est au cœur de ce que l'on appelle le changement en psychothérapie — un sujet que nous avons exploré en détail dans nos pages.
Vous vous reconnaissez dans ces réflexions? Si vous traversez une période difficile liée au travail et ressentez que cela affecte votre façon de vous percevoir, un entretien avec l'un de nos psychologues peut être un point de départ utile. Contactez le Regroupement Psychologues Montréal pour en savoir plus sur nos services.
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Sources
[1] Ce que la psychodynamique du travail de Christophe Dejours nous apprend du fonctionnement mental des salariés https://fr.linkedin.com/pulse/ce-que-la-psychodynamique-du-travail-de-christophe-dejours-le-strat-1f
[2] L'influence du travail sur notre identité et notre bien-être https://www.institutevolutioncollective.com/post/l-influence-du-travail-sur-notre-identit%C3%A9-et-notre-bien-%C3%AAtre
[3] Rôle de la reconnaissance dans la construction de l' ... https://www.erudit.org/fr/revues/ri/2009-v64-n4-ri3588/038878ar/
[4] Risques psychosociaux: la reconnaissance au travail https://www.coesion-sp.ca/fr/ressources-details/risques-psychosociaux-la-reconnaissance-au-travail
[5] Le travail, une identité ? - APE https://ape.qc.ca/le-travail-une-identite/
[6] Fiche 2-B : Indicateur « Reconnaissance au travail » https://www.inspq.qc.ca/sites/default/files/documents/sante-travail/risques-psychosociaux/2b_reconnaissance_travail.pdf
[7] Burn out : les 9 symptômes qui doivent vous alerter https://www.la-clinique-e-sante.com/blog/stress/burn-out-signes-agir
[8] Travail : 10 signes du burn-out - Nouvelle Vie Professionnelle https://www.nouvelleviepro.fr/travail-signes-burn-out
[9] Le burn-out résulte-t-il de l'absence de connaissance de soi https://www.self-leadership-lab.org/blog/le-burn-out-resulte-t-il-de-labsence-de-connaissance-de-soi
[10] Reconnaissance au travail : un moteur de bien-être https://orientaction.ceric.ca/2025/08/04/la-reconnaissance-au-travail-un-levier-de-bien-etre-sous-estime/
[11] La psychodynamique du travail en relation d’aide : stratégies défensives liées à la recherche de performance – Carrierologie https://www.carrierologie.uqam.ca/index.php/2007/la-psychodynamique-du-travail-en-relation-daide-strategies-defensives-liees-a-la-recherche-de-performance/