Retour sur les Études sur l’hystérie

Dans notre série d'articles sur les origines de la psychanalyse, nous nous sommes intéressés au cours des derniers articles aux événements associés au tournant du XXe siècle. Permettez-nous de revenir une fois de plus sur la collaboration entre Breuer et Freud qui s'est terminée avec la publication des Études sur l'hystérie en mai 1895, de manière à illustrer le caractère radical des intuitions freudiennes sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses.[1]

La rupture Breuer-Freud et la naissance de la psychanalyse : quand la sexualité devient centrale



L'histoire nous apprend que Freud admirait profondément Josef Breuer, son aîné et mentor. Breuer, qui était déjà un médecin distingué de son époque et un neurophysiologiste reconnu, avait compté parmi ses patients le célèbre chirurgien Theodor Billroth. C'est Freud qui insista pour que Breuer cosigne leur ouvrage commun, même si la dynamique entre les deux hommes s’était déjà considérablement refroidie.[2][3][1]

Breuer est considéré comme le véritable inventeur de la talking cure – ou plutôt coinventeur, si on attribue justement à Bertha Pappenheim (connue sous le pseudonyme d'Anna O.) le mérite d'avoir elle-même nommé cette méthode thérapeutique « the talking cure » ou « chimney sweeping ». Cette patiente de Breuer, traitée entre 1880 et 1882, avait découvert que lorsqu'elle exprimait ses traumatismes refoulés et les émotions qui y étaient liées, ses symptômes hystériques s'amélioraient considérablement – un processus que l'on nommerait plus tard la catharsis.[4][5]

La rupture et la question de la sexualité



Ce qui a précipité la fin de cette collaboration fructueuse repose en grande partie sur une divergence fondamentale concernant le rôle de la sexualité dans l'étiologie de l'hystérie. Bien que Breuer ait lui-même reconnu, dans le chapitre III des Études sur l'hystérie, que « la grande majorité des névroses graves chez les femmes ont leur source dans le lit conjugal », il n'a jamais pleinement embrassé les conclusions plus radicales de Freud.[1]

C'est en écoutant ses patientes hystériques que Freud fut progressivement convaincu d'une réalité troublante : derrière chaque symptôme hystérique se cachait un traumatisme sexuel survenu dans l'enfance. Cette conviction allait prendre forme dans ce qu'il nomma la théorie de la séduction (ou neurotica), qu'il élabora entre 1895 et 1897. Le 21 avril 1896, lors d'une conférence restée célèbre devant la Société de psychiatrie et de neurologie de Vienne, Freud présenta publiquement sa découverte sous le titre « L'étiologie de l'hystérie ». Il y affirmait que les psychonévroses — l'hystérie et la névrose obsessionnelle — trouvaient leur origine dans une séduction sexuelle dont le patient avait été victime avant la puberté.[2][3]

Freud était alors persuadé d'avoir découvert, selon ses propres termes, le caput Nili — la source du Nil — de la neuropathologie. La sexualité n'était plus un élément parmi d'autres dans la genèse des névroses : elle en constituait le noyau même.[4]

L'abandon de la neurotica et la naissance de la psychanalyse



Toutefois, cette première théorie allait connaître un tournant décisif. Dans sa célèbre lettre à Wilhelm Fliess du 21 septembre 1897, Freud confesse : « Je ne crois plus à ma neurotica ». Plusieurs raisons motivaient cet abandon : l'impossibilité de mener une seule analyse à son terme complet, la fuite de certains patients prometteurs, et surtout le constat troublant que, dans tous les cas, le père devait être accusé de perversion — y compris le sien.[5][6]

Freud reconnut alors qu'il ne pouvait distinguer, dans l'inconscient, entre la vérité et la fiction investie d'affect. Cette prise de conscience marqua un virage capital : le passage de la réalité matérielle du traumatisme à la reconnaissance de la réalité psychique et du rôle central du fantasme. Loin d'être un recul, cet abandon de la théorie de la séduction constitua ce que certains historiens considèrent comme la véritable « naissance de la psychanalyse », ouvrant la voie à la découverte du complexe d'Œdipe et de la sexualité infantile.[2]

De l'hystérie à la névrose obsessionnelle



Si l'hystérie fut le terreau où germèrent les premières intuitions psychanalytiques, Freud ne tarda pas à étendre son investigation à d'autres tableaux cliniques. Dès 1894, dans son article « Les névropsychoses de défense », il identifiait la névrose obsessionnelle (qu'il nommait alors névrose de contrainte ou Zwangsneurose) comme une entité distincte mais apparentée à l'hystérie. Les deux affections partageaient un mécanisme commun : la défense du moi contre une représentation inconciliable avec la conscience.[7][8]

Cependant, Freud distinguait finement les modalités de cette défense. Dans une lettre à Fliess datant de 1895, il notait : « L'hystérie est déterminée par un incident sexuel primaire survenu avant la puberté et qui a été accompagné de dégoût et d'effroi. Pour l'obsédé, ce même incident a été accompagné de plaisir ». Autrement dit, là où l'hystérique réagit par la répulsion et la conversion somatique, l'obsessionnel transforme une volupté sexuelle présexuelle en un sentiment de culpabilité tenace.[9]

Dans la névrose obsessionnelle, le moi opère une séparation entre la représentation inconciliable et l'affect qui lui est associé. La représentation est affaiblie et maintenue à distance, mais l'affect persiste dans le psychisme et s'accroche à une autre représentation — la représentation de contrainte — qui devient inexplicablement obsédante. Cette « fausse connexion » entre l'affect et une idée insignifiante constitue pour Freud le mécanisme central de l'obsession.[10][7]

La névrose obsessionnelle comme dialecte de l'hystérie



C'est dans son étude de cas sur « L'homme aux rats » (Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle, 1909) que Freud formula l'une de ses métaphores les plus éclairantes. Ernst Lanzer, un jeune juriste de 29 ans tourmenté par des obsessions et des compulsions, vint consulter Freud après avoir lu sa Psychopathologie de la vie quotidienne. Ce cas allait devenir le paradigme de la névrose obsessionnelle, permettant à Freud de mettre en évidence le lien entre les idées obsédantes et les désirs refoulés.[11]

Dans ce texte fondateur, Freud écrit : « Le langage de la névrose obsessionnelle — le moyen par lequel elle exprime ses pensées secrètes — n'est pour ainsi dire qu'un dialecte du langage de l'hystérie ; mais c'est un dialecte dans lequel nous devrions pouvoir nous orienter plus aisément, car il est plus proche des formes d'expression adoptées par notre pensée consciente que ne l'est le langage de l'hystérie ».[12]

Cette formulation révèle la parenté profonde que Freud établissait entre les deux névroses. Si l'hystérique souffre avec son corps — à travers la conversion somatique —, l'obsessionnel souffre dans sa pensée : ruminations, doute généralisé, annulation rétroactive, oscillation entre pulsions contradictoires. Mais les deux structures partagent le même fondement : le refoulement d'un conflit sexuel infantile et le retour du refoulé sous une forme déguisée.[13][14]

Conclusion : deux visages d'une même énigme



L'exploration freudienne de l'hystérie et de la névrose obsessionnelle illustre la méthode qui deviendra la marque distinctive de la psychanalyse : partir du symptôme manifeste pour remonter vers le conflit inconscient, en accordant à la sexualité infantile un rôle déterminant. La métaphore du « dialecte » suggère que ces deux névroses constituent des variations sur un même thème — celui du désir impossible et de la défense contre l'insupportable de la pulsion.

Pour l'hystérique, le désir reste insatisfait ; pour l'obsessionnel, il demeure impossible. Mais dans les deux cas, c'est bien la question du sexuel — non pas la génitalité au sens restreint, mais la sexualité au sens psychanalytique, avec ses racines infantiles et fantasmatiques — qui constitue le moteur du symptôme et la clé de son déchiffrement.[15]

Sources
[1] Breuer & Freud : une évaluation réactualisée https://psychaanalyse.com/pdf/BREUER%20ET%20FREUD%20UNE%20EVALUATION%20REACTUALISEE%20BIBLIO%20EXTRAIT%20(8%20Pages%20-%20344%20Ko).pdf
[2] Théorie de la séduction https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_de_la_s%C3%A9duction
[3] La première théorie de Freud : La théorie de la séduction https://www.lorrainedenisart-therapeute.fr/fr/la-premiere-theorie-de-freud---la-theorie-de-la-seduction
[4] Les désillusions de Freud sur l'efficacité thérapeutique ... https://moodle.uclouvain.be/mod/resource/view.php?id=287113
[5] Letter from Freud to Fliess, September 21, 1897 https://winnicottisrael.com/wp-content/uploads/2020/10/Letter-to-Fliess-21-sep.-1897.pdf
[6] Une lettre de Sigmund Freud à Wilhelm Fliess http://aejcpp.free.fr/articles/lettre_freud_fliess_neurotica.htm
[7] La névrose obsessionnelle chez Freud https://www.causefreudienne.org/newsletters/la-nevrose-obsessionnelle-chez-freud/
[8] Psychonévrose de défense https://fr.wikipedia.org/wiki/Psychon%C3%A9vrose_de_d%C3%A9fense
[9] Chapitre V. Secrets et théorie de la séduction https://books.openedition.org/pufc/12558?lang=en
[10] A-Short-Account-of-Obsessional-Neurosis-Hara-Pepeli.pdf https://jcfar.org.uk/wp-content/uploads/2016/03/A-Short-Account-of-Obsessional-Neurosis-Hara-Pepeli.pdf
[11] l'Homme aux rats https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/l_Homme_aux_rats/183417
[12] notes upon a case of obsessional neurosis https://ia802907.us.archive.org/17/items/SigmundFreud/Sigmund%20Freud%20%5B1909%5D%20Notes%20Upon%20A%20Case%20Of%20Obsessional%20Neurosis%20(The%20Rat%20Man%20Case%20History)(James%20Strachey%20Translation%201955).pdf
[13] Obsessional Neurosis & Breaking Bad https://melbournelacanian.wordpress.com/2015/03/15/obsessional-neurosis-breaking-bad/
[14] L'Homme aux rats : une lecture de la complexité d… https://www.erudit.org/fr/revues/fili/2020-v29-n2-fili06032/1077173ar/
[17] The Unpleasure Principle: Freud's Early Itineraries of ... https://www.journal-psychoanalysis.eu/articles/the-unpleasure-principle-freuds-early-itineraries-of-the-symptom/
[18] Anna O. (Études sur l'hystérie) https://philo-labo.fr/fichiers/Freud%20-%20et%20Breuer%20Anna%20O.%20(profil%20d'une%20oeuvre).pdf
[19] Histoire de l'hystérie, cette excuse pour contrôler les femmes https://www.feministsinthecity.com/blog/histoire-de-l-hysterie-cette-excuse-pour-controler-les-femmes
[20] VARIATIONS DU CHAMP DE L'HYSTÉRIE ... https://psychaanalyse.com/pdf/VARIATIONS_DU_CHAMP_DE_L_HYSTERIE.pdf
[21] Hystérie https://fr.wikipedia.org/wiki/Hyst%C3%A9rie
[22] TOP 5 des livres de Freud - Évaluation neuropsychologique https://www.psyhelp.ca/top-5-des-livres-de-freud/
[23] idées https://classiques.uqam.ca/classiques/freud_sigmund/Trois_essais_sexualite/Trois_essais_sexualite_IMAGE.pdf
[24] Amuse-Bouches III – The Obsessional Subjunctive https://www.lacanonline.com/2018/02/amuse-bouches-iii-the-obsessional-subjunctive/
[25] Chapitre 4 "psychothérapie de l'hystérie" in Les études sur ... https://www.ali-rhonealpes.org/liste-dossiers/archives/clinique-psychanalytique/299-chapitre-4-psychotherapie-de-l-hysterie-in-les-etudes-sur-l-hysterie-de-freud
[26] Differences between hysterical and obsessional neurotics https://www.facebook.com/groups/165563067224915/posts/613385505776000/
[27] Violence du fantasme chez l'homme aux rats https://www.tupeuxsavoir.fr/publication/violence-du-fantasme-chez-lhomme-aux-rats/
[28] NOTES SUR L'HYSTÉRIE D'APRÈS FREUD Patrick Salvain https://psychaanalyse.com/pdf/NOTES_SUR_L_HYSTERIE_D_APRES_FREUD.pdf
[29] La Psychanalyse/Présentation - Wikisource https://fr.wikisource.org/wiki/La_Psychanalyse/Pr%C3%A9sentation
[30] Souvenirs illusoires. 1.Théories de Freud sur les sévices ... https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/061018/souvenirs-illusoires-1theories-de-freud-sur-les-sevices-sexuels-et-graves-mensonges
[32] Freud et les concepts de Race et de Sexe https://journals.openedition.org/rgi/558
[34] premiere clinique freudienne des nevroses https://www.psychaanalyse.com/pdf/freud_clinique_freudienne_des_nevroses.pdf
[36] L'Homme aux rats https://www.erudit.org/en/journals/fili/2020-v29-n2-fili06032/1077173ar.pdf
[37] Qu'est-ce qu'un symptôme névrotique ? Vicente Palomera1 https://www.sectioncliniquenantes.fr/wp-content/uploads/10-11_scn_palomera_definitif_2.pdf
[38] « Lettres à Wilhelm Fliess » : naissance de Freud https://www.lemonde.fr/livres/article/2006/10/19/naissance-de-freud_825163_3260.html
[39] Les névropsychoses de défense https://www.psychaanalyse.com/pdf/freud_Les_nevropsychoses_de_defense.pdf
[40] BIBLIOATTENTATSEXUEL https://www.causefreudienne.org/app/uploads/2021/10/ecf-j50-attentat-sexuel-biblio.pdf
[42] Entre hystérie et obsession http://www.chantalcazzadori.com/entre-hysterie-et-obsession/





Voir aussi : Anna O.Emmy von N.Les trois derniers cas | Série chronologique : Freud avant l'aube du XXe siècleL'Interprétation du rêve